4. La grappa
Perchée sur la dernière marche de l'escabeau, le corps tendu vers le plafond, Nonna tapotait l'ampoule récalcitrante. Le verre tremblait sous ses doigts. Une mèche brune s’était échappée de son chignon et lui tombait devant les yeux. Sans s'interrompre, elle l'a chassée d'un souffle agacé.
— Tu veux que je t'aide ? avait lancé Olivia depuis le sol.
Nonna a sursauté puis donné une pichenette contre la lampe.
— Laisse. On verra ça demain.
Elle a replié l'escabeau d’un geste rapide avant de le ranger dans l'arrière-salle. Il était plus de 22h30 et Barthélémy n'était toujours pas sorti de la cabine. Il a fini par apparaître, le sourire aux lèvres.
— Désolé, monsieur Simon s’était endormi. Il ronflait comme un bienheureux.
— C’est la troisième fois ce mois-ci...
— Oui, et je crois qu’il était un peu déçu que ça soit moi qui le réveille...
Nonna a ri puis donné le signal. Une chaise, puis une autre, et peu à peu les tables retrouvaient leurs silhouettes familières, le bois encore imprégné d'encaustique. À la dernière table, Nonna a fait un signe de la main pour arrêter Barthélémy et Olivia dans leur élan. Elle a disparu un instant derrière le bar avant de revenir, une bouteille de grappa dans la main droite et trois petits verres bringuebalants dans la gauche. Ils se sont assis autour de la table ronde et Nonna a rempli les verres d’un liquide ambré.
— On célèbre quoi, au juste ? a demandé Barthélémy.
Nonna a seulement répondu, les yeux brillants :
— Un anniversaire.
Olivia n'a rien dit. Elle venait pourtant d’avoir vingt et un ans. Comment Nonna était-elle au courant ? Elle n'en savait rien. Elle s'est contentée de trinquer avec les deux autres dans l'obscurité du cinéma. À la fin du premier verre, ils s'étaient attendus à ce que Nonna donne une petite tape silencieuse sur la table, comme elle en avait l'habitude. Chacun chez soi.
Mais ce soir-là, elle n'a pas rangé la bouteille. Elle les a resservis avec un clin d’œil. Aucun des deux n’a résisté. Chez eux, personne ne les attendait. Barthélémy a levé son verre, attentif à Nonna qui disséquait les films de la semaine avec la même passion qu'un critique de cinéma.
Nostalgia, quel coup de poing. La scène des oranges, comme dans le Parrain. Naples... Oui, j'irais bien.
Il est parti à la fin du deuxième verre. Olivia, elle, a préféré traîner encore. Le pied replié sous elle, la chaleur de la grappa l'envahissait lentement. Avec un sourire, elle a poussé son verre vers Nonna qui s'apprêtait à refermer la bouteille. Le geste s'est arrêté en vol. Elle a souri à son tour avant de les resservir toutes les deux. Son verre s'est vidé, presque d'un trait. Ses lunettes posées sur le bord de la table, elle a passé ses paumes sur ses yeux clos.
— J’ai laissé un bout de moi là-bas. En Italie.
Le regard de Nonna était ailleurs. Olivia a terminé sa grappa à son tour, la buvant bien trop vite ; l'eau de vie lui a brûlé la gorge. Pourtant, Nonna les a resservies une fois encore et elle n’a rien dit. D'un même geste, elles faisaient lentement tourner leurs verres.
La suite, Olivia l'a oubliée.
Elle s'est réveillée le lendemain matin. Bouche sèche. Six appels manqués. Pas le genre de Barthélémy d'insister autant. La batterie de son téléphone s'est éteinte au moment où elle a voulu le rappeler. Son vélo était resté au cinéma, alors elle est partie à pied. Les rues pavées défilaient sans qu’elle y prête vraiment attention. Échevelée, encore habillée comme la veille, elle avançait trop vite, l’air glacé lui brûlant les poumons.
Quelques mètres avant le Siméon, elle a ralenti pour reprendre son souffle. À peine sa main a-t-elle effleuré la porte que Barthélémy l'a déverrouillée. Il l'attendait.
— C’est Nonna… c’est la merde.
Ce ton inquiet ne lui ressemblait pas.
— Elle est à l’hôpital. On doit y aller.
Olivia est restée immobile quelques secondes.
Le visage tuméfié. Les ecchymoses. Les tubes. Les machines.
Non.
— Olive...
— Je peux pas.
— S’il te plaît.
— Me demande pas ça.
Il a marqué une hésitation avant de sortir les clés du cinéma de sa poche pour les déposer dans le creux de sa paume.
— Tu fermeras ?
Elle s’est contentée d’acquiescer et la porte s’est refermée sur lui.

Annotations