5. La maîtresse
Ce n’était plus vraiment l’automne, pas tout à fait l’hiver. Un froid mouillé collait aux joues et le vent faisait valser les arbres nus.
Tu n’allais déjà pas très bien. Tu nous répétais souvent que tu étais fatiguée, que tu n’en pouvais plus. C’est vrai, je crois, que nous étions fatigants, parce que nous étions des enfants, parce que nous étions vivants.
Cet après-midi-là, tu es venue me chercher devant ma classe. J’attendais, dans un coin, en espérant très fort que la maîtresse ne te dirait rien. Mais elle t’a interpellée : elle avait besoin de te parler de quelque chose d’important. Tu avais mon petit frère sur la hanche et l’autre, plus grand, que tu venais de récupérer, te tenait la main, le pouce dans la bouche. Déjà bien accaparée, Maman.
Les autres enfants sont partis avec leurs parents. Tu es restée, sur le côté, pour attendre. La maîtresse a demandé à mon frère de venir avec moi dans la classe, avant de fermer la porte vitrée. Je voyais vos silhouettes immobiles. J’essayais d’écouter, mais les mots s’écrasaient contre la porte. Elle s'est finalement rouverte sur le soir qui avait englouti la cour de récréation. Je suis vite sortie, mon sac sur le dos, en m’écriant :
— C’était un rêve ! C’était une blague !
Ton visage, déjà pâle d’ordinaire, était livide, tes yeux rougis, les larmes effacées à la va-vite du revers de la manche. Tu m’as pris la main, et d’une voix qui se voulait douce, mais qui était plutôt tranchante, tu m’as dit qu’on en parlerait à la maison.
Dans la voiture, tu ne disais rien. Je remplissais le silence en clamant que ce que j’avais raconté était faux. C’est un mensonge, c’est un mensonge. Et Maman, d’un air triste, tu m’as seulement demandé :
— C’est un rêve, une blague, ou un mensonge ?
Je n'ai pas su quoi répondre.
Nous sommes rentrés tous les quatre. Nous avons pris le goûter. Nous avons fait les devoirs. Papa est arrivé. Il t’a regardée d’un drôle d’air. Tu lui as dit que tu avais quelque chose à lui raconter. Je t’ai répété que j’avais tout inventé et je me suis réfugiée dans ma chambre.
Le soir, au moment d’aller me coucher, tu as fait un bisou à chacun, puis tu es venue me rejoindre. La lumière de la veilleuse du couloir laissait passer un filet jaune sur le mur. Dans le noir, je ne distinguais pas tes yeux, mais je savais qu’ils brillaient, à cause de ta voix qui tremblait. J’ai senti que tu voulais me parler de ça.
— Ma chérie, dis-moi, c’était vraiment un mensonge ?
— Oui Maman.
— Mais c’est très grave. Si ça s’est vraiment passé, c’est très grave. Personne n’a le droit de faire ça, maîtresse te l’a dit, n’est-ce pas ?
— Je ne sais pas ce qui m’est passé par la tête. C’est un mensonge, vraiment, c’est un mensonge.
Tout ce que je voulais, c’était envoyer valser ton air triste et ton inquiétude. Je voulais que tu ailles bien. Que Papa aille bien.
J’avais promis de ne jamais le dire.
J’attendais une punition. N’importe laquelle.

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