6. Le frère
Un bouquet de tulipes fatiguées attend sur la table de chevet, à côté d'un livre abandonné, ouvert sur sa tranche. Les tiges trempent dans une eau devenue trouble. Olivia ramasse du bout des doigts les deux pétales flétris qui ont déjà glissé sur le sol. En essuyant sa main humide contre son jean, elle examine la couverture du livre — une rue pavée en noir et blanc — avant de se tourner vers Nonna. Sa tempe a pris une teinte jaunâtre, presque cireuse. Rien ne bouge, sinon la couleur des ecchymoses, unique signe du temps dans cette chambre figée. Olivia soupire, attrape le livre sur la table de chevet et le referme. Elle a toujours détesté qu'on les maltraite ainsi. D'un rapide coup d’œil, elle cherche un marque-page, l'index coincé entre les pages, mais ne trouve que des brochures et des règlements. Elle finit par se lever pour fouiller la poche arrière de son jean et en tire un ticket de cinéma. Séance de quinze heures, deux semaines plus tôt. Le dernier Martone. L'image d'une salle presque vide lui revient en mémoire. D'un geste machinal, elle glisse le morceau de papier froissé entre les pages.
Elle imagine que Barthélémy a commencé à le lire à haute voix pour tromper l'attente. Elle, pourtant, n'ose pas, se contentant de parcourir quelques lignes en diagonale. L'idée d'entendre sa propre voix rebondir sur les murs pâles la fait frémir. Mais le silence devient trop lourd. Elle se racle la gorge.
— Chapitre deux…
Olivia se penche vers le lit, comme si Nonna pouvait mieux entendre ainsi. Dans sa bouche, les mots se font d’abord hésitants. Puis peu à peu, ils prennent leur place dans la pièce, entre les machines et les draps immaculés.
Le bruit du vibreur dans son sac la fait sursauter. Elle décroche à la va-vite.
— Allô ?
— Ah, je reconnais la voix de ma collègue préférée. Comment te portes-tu ce matin ? Fraîche comme la rosée ? Rayonnante comme un tournesol ?
— T’as besoin de quoi ? demande-t-elle d’un ton soupçonneux.
— Tu peux passer chez Nonna après ? Il me manque un classeur, je suis sûr qu'il est chez elle... Celui des fournisseurs.
Pendant quelques secondes, elle s’accroche à plusieurs excuses sans en retenir une seule.
— Pas de problème, s'entend-elle finalement répondre.
Les clés sont sur le trousseau du cinéma. Elle le soupèse entre ses doigts. À son contact, le métal se réchauffe peu à peu. Un dernier regard pour Nonna avant de ramasser son manteau.
Dans le tramway qui la ramène dans le centre-ville, deux enfants jouent à perdre l'équilibre à chaque freinage. Leur mère les rappelle à l'ordre d'un ton agacé avant de leur attraper la main. Olivia les observe un instant. À chaque virage, leurs chaussures quittent presque le sol avant qu’ils ne se rattrapent dans un éclat de rire.
Elle baisse les yeux vers le trousseau qu’elle tient encore.
Une fois devant la porte de Nonna, elle hésite une fraction de seconde. Deux tours et la porte s’ouvre. Elle referme aussitôt derrière elle, à cause du vent qui s’engouffre et fait voleter les cartes postales accrochées au pêle-mêle de l’entrée.
Dans la pénombre de la maison, une odeur de café flotte encore. Olivia reste un instant sur le seuil, comme si Nonna allait surgir de la cuisine, râler contre le froid qu'elle a laissé entrer. Mais rien ne vient. Le silence lui semble plus lourd ici qu'à l'hôpital. Son regard glisse sur la pièce : une tasse laissée près de l’évier, un torchon froissé sur le plan de travail, un programme du Siméon resté ouvert sur la table basse. Elle n'ose pas pousser la porte de la chambre de Nonna ; elle détestait qu'on entre sans frapper. Olivia pose la main sur la poignée. Le métal est froid. Elle frappe quand même avec son majeur, doucement, presque par réflexe. Mais la porte qui grince sur ses gonds est la seule à lui répondre. Le lit est défait. Les draps gardent encore quelque chose de sa présence, comme si quelqu’un l’avait quitté le matin même.
Le classeur est là, juste en dessous, embrassé par quelques moutons de poussière. Olivia se penche, tousse légèrement. Elle tire l'objet vers elle puis chasse les traces grises d'un revers de main. Elle l'ouvre. Tout est là.
Dix minutes plus tard, elle le tend à Barthélémy d'un air triomphant.
— Tu es une héroïne.
Il l’attrape avant de froncer les sourcils.
— Quoique, Spiderman aurait été plus rapide.
— C’est sûrement parce que je porte pas de collants.
— Ça doit être ça.
Puis son regard se perd déjà dans les feuilles du classeur, son pas vers le bureau de Nonna. Sans elle, tout se déplace. Barthélémy prend ses missions et Olivia les siennes.
Dans la cabine, elle inspecte les machines qui ronronnent doucement. Une chaleur sèche monte des projecteurs. L'odeur de poussière chaude qui s'élève lui rappelle ses premiers soirs de projection sous la supervision de Nonna. Elle traverse la salle, ramasse des grains de popcorn écrasés sous ses semelles, redresse un fauteuil. Le cinéma ouvre enfin, un spectateur entre, l'air perdu, comme s’il découvrait l’endroit pour la première fois, bientôt suivi par un petit groupe qui s’aligne devant le comptoir. Un soixantenaire qu’elle connaît bien arrive enfin à sa hauteur, sa femme juste derrière lui. Ils ne ratent jamais cette séance du mercredi.
— Pitié Olivia, dites-moi que ce n’est pas encore un film où les gens se regardent en silence pendant trois heures, lui demande-t-il d’un air implorant.
— Et n'envisage même pas que ce soit possible un jour. C'est en VO en revanche. Du croate...
— De toute façon, avec elle, je n’ai jamais eu le droit de regarder un seul film en VF.
Sa femme sourit.
—Et n'envisage même pas que ce soit possible un jour.
Olivia esquisse un sourire avant de leur tendre leurs tickets.
Toute la journée, elle fait des allers-retours entre la cabine, la salle et le hall. Le bar fermé laisse l’endroit étrangement vide. Plus personne ne s'attarde après les séances pour refaire le film autour d’un café.
La séance de 19h45 est la dernière. Olivia éteint l'ordinateur d'un clic de souris. Elle se demande si dehors la pluie tombe encore lorsque Barthélémy surgit dans la cabine, essoufflé.
— Il y a quelqu’un.
Olivia fronce les sourcils. Sans attendre sa réponse, il l'attrape par le bras et l'entraîne vers le hall. Un petit groupe discute près de la sortie, découragé par la pluie qui tombe à verse. Un jeune homme blond relève brusquement la tête quand il l’aperçoit.
— Bonsoir, dit-il en sortant un morceau de papier froissé de sa veste.
Il marque une pause comme s'il cherchait ses mots.
— J'ai trouvé ça dans le livre de ma sœur Hélène.
Olivia le regarde sans comprendre.
— Elle est dans le coma.

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