7. Emile

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À quelques mètres de lui, la fille dont la tresse blonde est ramenée sur le côté ne le quitte pas des yeux. L'homme qui porte un tee-shirt Star Wars un peu passé, des boucles foncées sur ses oreilles, le jauge en silence. Ils échangent un regard interloqué.

— Tu es son frère ?

Comme si, de frère, Hélène n'en avait jamais eu.

Pourtant Emile est là, en chair et os, avec son pas nonchalant et ses vieilles Timberland aux pieds. Même s'il ne voit plus sa soeur qu'une fois par an, le lien tient encore, vivant, inaltérable.

Le message qu'elle lui avait écrit quelques jours plus tôt l'avait touché, lui qui rentrait tout juste de l'autre côté du globe.
Je suis à Bordeaux, viens me voir. On fêtera dignement tes vingt-huit ans.
Malgré l'heure tardive, il avait sauté dans la clio verte qui dormait là depuis des années pour la rejoindre à l’adresse qu'elle lui avait envoyée. La fatigue ne lui pesait pas. Après quarante minutes de route, la radio à fond, la porte de la petite maison s'était ouverte sur Hélène qui l’attendait, un éclat familier dans les yeux. Elle l'avait serré contre elle sans rien dire. Une odeur de parfum mêlée d’alcool fort.

— Tu sens la grappa.

— T'en veux ? Je dois avoir une bouteille quelque part.

Ils s’étaient mis à discuter comme s'ils s'étaient quittés la veille. De sa vie à Bordeaux, elle n'avait rien dit, acquiesçant simplement lorsqu'il lui avait demandé si elle vivait là :

— Longue histoire… Tu dis rien aux parents, d'accord.

En disant cela, ses yeux noisette s'étaient faits plus sombres et Émile avait hoché la tête.

— Je suis contente de te voir.

Ils avaient parlé jusqu'aux premières lueurs de l’aube, Émile un peu embrumé par la grappa qu'Hélène lui avait servie. Juste avant qu'il parte, elle lui avait glissé un double des clés dans la poche de sa veste.

— Comme ça, tu sais où aller si jamais t'en peux plus des parents.

— Je ne veux pas te déranger.

Mais Hélène avait secoué la tête.

— Tu me dérangeras jamais. Fais attention sur la route. Tu m’envoies un message quand tu arrives, promis ?

Il avait promis. Mais il s'était endormi aussitôt rentré au domaine. À son réveil, il avait cherché son téléphone pendant quelques minutes avant de se rappeler qu'il l'avait laissé chez Hélène, sûrement au fond du canapé dans lequel il était resté assis une partie de la nuit. Et puis sa vie d'avant était venue l'engloutir plus tôt que prévu : les parents, le domaine, les obligations.

Près d'une semaine avait passé avant qu'il ne puisse aller la voir. Il avait sonné vers onze heures un samedi matin, attendu, guetté un bruit dans la maison, l'oreille collée contre la lourde porte. Mais rien. Les clés d'Hélène alourdissaient sa poche. Il avait hésité un instant à les utiliser, avant de toquer encore, puis s'était enfin résolu à tourner la clé dans la serrure. La porte, qui n’était pas verrouillée mais simplement claquée, s'était ouverte dans une odeur de tabac froid. Deux cigarettes gisaient dans le fond d’un verre d’alcool près de la bouteille de grappa presque vide. A côté, un paquet de Marlboro entamé. Lorsqu'il avait traversé la pièce, un frisson lui avait parcouru la nuque. Il avait passé une main le long du dossier du canapé, y avait retrouvé son téléphone égaré. L’écran affichait en une liste colorée tout ce qu'il avait raté pendant son absence. Quelques SMS, plusieurs appels manqués, trois messages vocaux. Le premier venait d’un numéro inconnu. C'était l’hôpital Pellegrin. Sa sœur venait d’avoir un accident de voiture.

Elle était dans le coma.

Le téléphone lui était tombé des mains et l'écran — déjà fissuré — s'était brisé tout à fait. Les jambes flageolantes, Émile s'était aussitôt rué dans sa voiture pour se rendre à l'hôpital, le cœur cognant jusque dans ses tempes. Sa conduite, nerveuse, trahissait une urgence nouvelle.
Dans la chambre d'Hélène, il avait longuement observé sa sœur immobile. L'infirmière qui avait fini par passer le voir avait répondu comme elle pouvait à ses questions décousues. Elle avait terminé son récit par une phrase qui l'avait fait vaciller de l'intérieur.

— Elle avait bu, vous savez.

Émile l'avait alors regardée, complètement désemparé :

— Qu’est-ce que je peux faire ?

— Vous pouvez lui parler. Je suis sûre qu’elle peut vous entendre.

C'est donc ce qu'il avait fait, la voix tremblante, chargée du poids de la culpabilité. Le lendemain, il était revenu avec un livre de Modiano qu’il avait trouvé chez elle. Puis plus tard encore.

— C'est là que je suis tombé sur le ticket, explique-t-il. C'est pour ça que je suis là.

Ils se taisent tous les trois.

C’est la fille qui parle la première. Sa voix grave le surprend.

— Je m’appelle Olivia. Lui, c'est Barthélémy. L’hôpital nous a appelés directement… On travaille avec elle.

— Émile, fait-il en leur tendant la main.

Olivia l'attrape aussitôt et la serre avec douceur. Barthélémy à son tour, plus brièvement.

— Elle était chez elle juste avant l'accident, elle allait se coucher. Vous savez pourquoi elle a repris sa voiture ? C'est pas le genre d'Hélène de conduire quand elle a bu, demande Émile.

Barthélémy partage un bref coup d’œil avec Olivia.

— Je suis désolé. On n’en sait pas plus que toi.

Il passe une main sur sa nuque avant d’ajouter.

— C’est bizarre.

— Quoi ? demande Emile.

Barthélémy hausse légèrement les épaules.

— Je savais pas qu’elle avait un frère.

— Moi non plus, murmure Olivia.

Le poing d’Émile se serre dans sa poche. Il les regarde tour à tour.

— Alors vous savez quoi d’elle ?

Personne ne répond. Émile balaie des yeux la salle vide. Derrière eux, le hall s'est lentement vidé de ses derniers spectateurs.
Il finit par hocher la tête.

— D’accord.

Il souffle un bref merci avant de se diriger vers la sortie. Lorsqu'il pousse le battant de la porte avec force, l’air glacé lui pique le visage.

— Attends !

La voix grave de la fille à la tresse résonne juste derrière lui. Lorsqu'il se retourne, elle est si proche de son visage qu'il peut détailler une longue cicatrice rougeâtre qui lui barre la pommette droite. Elle fait quelques pas avec lui sur la place tandis que le battant du Siméon se referme avec fracas. De la fumée blanche sort de sa bouche. Elle fouille dans sa poche arrière, sort un ticket de cinéma sur lequel elle griffonne quelques chiffres, le papier appuyé sur sa cuisse.

— C'est mon numéro. Si jamais tu veux...

Elle hésite un bref instant avant de continuer :

— Si tu veux parler d'elle.

Il fixe le papier sans bouger.

— Émile, c’est bien ça ?

— Oui ? fait-il en relevant la tête.

— Ici, on l’appelait Nonna.

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