La livraison de bois
Un homme d'une cinquantaine d'années, petit et trapu, est venu livrer le bois avec son camion-benne. Olivia a trouvé son nom dans le carnet d’adresses de sa grand-mère, entre Josette Bousquet et Chantal Brun : Patrick Briard - bois de chauffage, écrit au stylo bleu. Juste en dessous, un ancien numéro en 05 était barré, remplacé par un portable griffonné au crayon. En descendant de son Peugeot, Patrick Briard l’a détaillée un instant. Son regard bleu-glacier l’a balayée de haut en bas, le sourcil levé. D’un léger mouvement de tête, il a jeté un bref coup d’oeil vers la baie vitrée.
— Vous avez besoin d’un coup de main ?
Olivia a secoué la tête.
— Non merci, ça ira.
L'homme n’a pas cherché à dissimuler son air surpris.
— Comme vous voudrez, a-t-il dit avant de remonter dans son camion.
La benne a lâché son butin au milieu du jardin dans un grondement sourd de bûches qui s'entrechoquent. Pendant une fraction de seconde, Olivia a détaillé la poussière sèche s'élevant du tas informe qu'elle allait devoir réaligner sous l’auvent. Une bûche réfractaire s'est détachée du tas et a roulé jusqu'à ses pieds. Elle s'est penchée pour la ramasser et la remettre avec les autres. Le camion est reparti à vide, l’homme a fait sa manœuvre de recul la main sur l’appui-tête. Il a salué Olivia d’un geste de la main avant de s’en aller par le chemin.
Elle est restée seule devant le tas de bois. Immobile. Comptant les bûches, calculant maladroitement combien de temps il lui faudrait pour tout ranger. Une stère = une centaine. Une heure ? Plusieurs ? Une journée ? Aucune idée. Elle repensait à son frère aîné installant le bois sous l’auvent. C’était lui qui s’y collait, à la fin de l’été, à l'époque où il venait encore. Olivia le regardait souvent à la dérobée. Les manches de sa chemise claire retroussée sur les avants-bras, cette façon qu'il avait d’installer les bûches comme s’il disposait d’un savoir ancestral. Ça se voyait qu’il faisait ça avec plaisir, qu’il regrettait presque de ne pas être celui qui allait profiter du crépitement dans le poêle. Elle l’avait observé tant de fois, elle saurait sûrement recommencer les mêmes gestes.
— Là tu installes le socle, lui avait-il expliqué un jour, puis tu répartis en bas les bûches les plus lourdes et plus larges.
— C'est comme une pyramide en fait.
— C'est ça, paupiette, une pyramide. Tu m'en passes une ?
Il avait attrapé la bûche qu’elle lui tendait avant de la replacer aussitôt.
— Et ne les serre pas trop surtout. Une souris doit pouvoir passer entre elles, mais un chat ne doit pas pouvoir l’attraper. C’est Papi qui disait ça.
L’air est encore frais, le soleil se fait timide derrière les quelques nuages gris qui n'ont pas bougé de la matinée. Olivia attaque ses aller-retours avec l'assurance des débuts. Très vite, elle sent la chaleur de son corps emprisonnée dans son manteau. Elle le retire, puis enlève ses gants, et enfin, comme son grand-frère avant elle, finit par retrousser ses manches. Sous ses doigts gourds, l'écorce se fait râpeuse. Les bûches cognent les unes contre les autres à mesure qu’elle les empile. Ses bras commencent à lui faire mal. Sans savoir pourquoi, ses pensées la ramènent vers la conversation qu'elle a eu avec sa mère la veille au téléphone.
— Pourquoi tu tiens tant à venir là-bas en plein hiver ? C’est complètement mort.
Et le mot s’était étiré dans sa bouche, le r avait avalé tout le reste.
— J'aime bien y aller…
Sa mère avait soupiré un instant. Olivia s'était mise à tapoter des doigts sur la table en formica.
— Le soleil commence à toucher les montagnes de Moorea, c'est très beau ce matin.
L'image des nuages accrochés aux crêtes de l'île lui était revenue en mémoire avec une pointe de nostalgie.
— Tu m'enverras une photo ?
— Quand est-ce que tu reviens ? Tu nous manques, tu sais. C'est pas comme si tu étais bloquée pour tes études, vu que tu as tout lâché.
— Maman…
— Je dis ça pour toi, je ne comprends pas pourquoi tu t'obstines à rester ici.
— Je t'ai dit, je suis bien. J'ai un travail, ça me va.
— C'est pas ta vie, ça, Olivia. Je te connais. Bientôt ça ne te suffira plus. Il faut que tu avances.
Olivia l'avait interrompue d'un ton agacé.
— En ce moment, ça me suffit. C'est bon, maman.
— Comme tu voudras... Je t'appelais parce que j’ai eu l’agence immobilière. Quelqu’un a fait une offre pour l’appartement de Mamie.
Olivia s’était tue.
— Tu en es où dans les cartons ? Ça peut aller vite. Ton frère m'a dit qu'il viendrait t’aider pour le déménagement.
Encore un silence.
— Olivia, je ne vais pas faire six mille kilomètres pour ranger de vieilles affaires. Si tu décides de rester, qu'au moins ça nous rende service.
— Maman, je m’en occupe, avait-elle lâché d’un ton sec.
— Merci ma chérie. Je suis désolée, ça me stresse de gérer tout ça de loin. Bonne nuit.
— Bonne journée…
Olivia recule pour admirer le fruit de son travail, satisfaite. Il ne reste que quelques bûches qu’elle prend à pleines mains. Une déchirure se fait soudain sentir sous la pulpe de son pouce.
La bûche enfin déposée sur l’auvent, Olivia fixe le centimètre de bois niché sous sa peau. Ses pas l'amènent vers la salle de bain dans laquelle elle cherche la pince à épiler de sa grand-mère. Elle est là, quelque part, entre les flacons de Guerlain et les échantillons d’hôtel. Elle finit par la trouver rangée avec le coupe-ongle dans le petit tiroir au dessus du lavabo. Le miroir lui renvoie son reflet. Son regard fatigué, ses cheveux dont les pointes sont encore délavées par le soleil, la mer, comme une trace obscène de son ancienne vie. La cicatrice tranche encore, rosée sur sa peau devenue pâle. A plusieurs reprises, elle essaie de retirer l’écharde mais finit par s’entailler le doigt. Pendant quelques secondes, elle suçote le sang qui perle avant de mettre un pansement. Il reste encore une boîte de ceux qu'ils utilisaient enfants pour guérir les gros bobos. Avant de ressortir, elle passe l’index sur l’écran de son téléphone. Comme un réflexe, car elle n’attend rien. Un numéro inconnu l’a appelée une heure plus tôt. Il n’a pas laissé de message vocal, seulement deux textos.
Le premier.
Tu es toujours d’accord pour qu’on se voie ?
Le second une demi-heure plus tard.
Émile.

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