La lettre
Pour Noël, ma grand-mère m’avait offert un billet pour un spectacle de danse à Paris. Je ne sais pas qui de nous deux se réjouissait le plus d’y aller. Nous devions dormir ta meilleure amie - devenue ma marraine - et cette perspective te donnait un air joyeux qui contrastait avec la peine restée au fond de ton regard depuis l’histoire avec la maîtresse. Tout semblait rentrer dans l’ordre. Comme si le bazar que j’avais mis en parlant se calmait peu à peu.
Nous avions ouvert une bouteille de champomy pour le passage à la nouvelle année. J’avais bien aimé, mon frère détesté, et le bébé avait tout recraché. On était là, tous les cinq. Papa souriait. Toi aussi.
A l’époque, je te demandais toujours si je pouvais aller chercher le courrier. J’imaginais qu’un colis m’attendait, parce que Grand-Mère m’envoyait souvent des cartes rigolotes ou de beaux habits, même quand ce n’était ni mon anniversaire ni Noël. J’étais souvent gâtée, alors je guettais : la surprise au fond de la boîte. Souvent, il n’y avait que des lettres banales. Tu triais : celles pour Papa, que tu déposais sur la cheminée, celles pour toi, que tu décachetais tout de suite.
Quand je te demandais ce que c’était, tu répondais toujours :
— Des factures, ma douce, des factures.
Ce jour-là était comme les autres. Je suis allée chercher le petit tabouret pour attraper les clés, puis, toujours juchée dessus, j’ai déverrouillé la boîte verte. Une seule enveloppe sur la quelle j’ai déchiffré : Monsieur et Madame Nonancourt.
— Celle-là, elle est pour vous !
Tu as pris l’enveloppe, levé un sourcil, retourné le papier, lu vite – trop vite.
— Putain, as-tu lâché dans un murmure.
— Maman, gros mot !
Tu as répondu pardon, sans me regarder. L’air vide. De nouveau triste.
J’ai essayé de t’aider : mettre le couvert, ranger le salon, faire des blagues. Tout pour chasser cette expression. Quand Papa est rentré du travail, tu lui as montré le bout de papier.
— Putain.
— Je sais.
Et le lendemain, il y en a eu une autre.
Les discussions du soir ont repris. Il n’y avait plus les rires d’avant. Je sentais que c’était grave. Je me raccrochais aux mots que j’entendais de mon lit, quand vos voix montaient d’un cran.
Parfois, je me levais à pas de souris pour aller en haut de l’escalier.
— Tu n’y vas pas, c’est tout !
— Qu’est-ce qu’on fait, je lui dis la vérité ou pas ?
— Non, non… Le mieux c’est que personne ne soit au courant. Dis-lui juste que tu ne peux pas. Sinon… Vous voulez pas annuler et rester ici ?
— Non, c’est son cadeau de Noël, elle sera trop déçue. On va juste au spectacle, on ne le verra pas.
— J’aime pas ça.

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