Deux Nonna

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À la lumière du jour, la couleur de sa peau la frappe : tannée comme celle de quelqu’un qui vit dehors. Ils se sont fait la bise, hésitants et maladroits. Sa barbe piquait. Quand elle est arrivée, une tasse d'expresso vide trônait déjà sur la table. Émile touillait la deuxième d'un air absent.

Un silence gêné s'installe avant qu'ils évoquent Nonna.

— Pourquoi vous l'appelez comme ça ? demande Émile

Olivia relève la tête avant de hausser les épaules.

— Je ne sais pas vraiment. Barthélémy la surnommait déjà comme ça quand je suis arrivée.

Un serveur se déplace pour prendre sa commande.

— Un café-crème s’il vous plaît.

Le bruit du percolateur retentit soudain, couvrant un instant le bruissement des habitués qui prennent leur café matinal.

Le téléphone d’Émile vibre sur la table. Il l'éteint d'un geste nerveux avant de se justifier auprès d'Olivia.

— Mes parents. Je les rappellerai.

— Réponds, si tu veux. Ils veulent peut-être en savoir plus sur l'état de ta sœur.

Émile se fige soudain, comme s'il cherchait ses mots.

— Ils ne sont pas encore au courant, lâche-t-il au bout d'un long moment.

La bouche d'Olivia reste entrouverte, incapable de savoir quoi répondre.

— Ils sont en tournée en Belgique, j'attends qu'ils reviennent pour leur dire...

Olivia ravale la question qui lui brûle les lèvres. Elle sait bien qu'il ne faut pas, pas maintenant, pas tout de suite. Pourtant.

— Et... si elle meurt ? demande-t-elle.

Émile secoue la tête, remuant la tasse vide.

— Elle ne va pas mourir, elle est stable.

— Ça ne veut rien dire. Tu ne crois pas qu'ils ont le droit de savoir ? insiste Olivia d'un ton plus pressant qu'elle ne le voudrait.

Mais Émile répète, obstiné :

— Elle est stable.

— Mais t’as pas peur qu'ils l'apprennent trop tard ? Qu'ils t'en veuillent ?

— Tu sais, Hélène et les parents, c’est compliqué… J’ai plutôt peur qu’elle se réveille et qu’elle m’en veuille à moi de leur avoir raconté son secret.

— Quel secret ? s'étonne Olivia.

Émile relève la tête, les yeux soudain très sombres.

— Je sais pas moi, qu'elle nous racontait qu'elle était juriste à Londres, alors qu'en fait, elle bosse ici depuis je ne sais pas combien de temps.

Olivia se tait et l'invite à continuer d'un signe de tête.

— Elle est partie en pension dès le collège. Ses études, elle les a faites à Paris. Dès qu'elle a pu se barrer...

Sa main esquisse un geste. Il ajoute qu'il ne comprend pas ce qu’elle fait ici. Et cette phrase, prononcée presque avec dégoût, heurte Olivia. Elle écrase un morceau de sucre du bout de sa cuillère, sans répondre. Émile la questionne.

— Ça fait combien de temps qu’elle travaille là ?

Olivia se rappelle très bien la première fois qu'elle l'a vue avec son chignon serré et ses lunettes sur le nez, affichant une distance polie et froide. Elle remontait lentement l'allée de la salle de cinéma. Derrière elle, le générique de Julie (en 12 chapitres) venait tout juste de se terminer. Elle restait toujours jusqu'à la dernière seconde du générique, pour prolonger l'état étrange dans lequel les films la laissaient. Le retour au réel était toujours brutal, aussi avait-elle pris l'habitude de le repousser en allant boire un coca au bar de la grande salle. Mais cette fois, une femme qu'elle avait déjà aperçue se tenait dans l'encadrure de la porte battante et la fixait d'un air perçant.

— Vous avez aimé le film ? lui avait-elle demandé.

Étonnée, Olivia avait laissé passer quelques secondes avant de répondre.

— Je ne suis pas sûre, non.

Nonna avait levé un sourcil.

— Pourquoi ça ?

— Elle a tout le temps le choix.

— Et ce n'est pas une bonne chose ?

— Je crois surtout que ce n'est pas la vraie vie.

Olivia avait senti le regard de la femme braqué sur elle, comme si elle la passait aux rayons X. Puis elle avait tendu vers elle ses longs doigts fins.

— Je m'appelle Nonna, je suis la gérante du Siméon.

— Olivia, avait-elle répondu en serrant la main qu'elle lui présentait.

— On cherche quelqu'un pour nous aider quelques heures, si jamais ça vous intéresse. Vous êtes étudiante, non ?

Dans la pénombre, elle avait senti ses joues s'empourprer.

— Pas vraiment. J'étais à la fac, mais j'ai arrêté.

Elle avait attendu la réponse de Nonna, une sentence, une question. Rien n'était venu. L'idée de travailler là l'avait effectivement effleurée plusieurs fois, mais comme on caresse un rêve impossible. Elle n'avait pas les compétences.

— Je ne sais rien faire, vous savez.

— Je suis sûre que si. Passez demain matin avant l'ouverture. On aura plus de temps pour en parler. Ça vous laisse le temps d'y réfléchir.

Olivia était venue le lendemain, comme prévu. Elle n'en était plus repartie.

La voix insistante d’Émile interrompt le fil de ses souvenirs.

— Olivia ?

— Pardon... Je ne sais pas, pour moi Nonna a toujours fait partie des murs. Il faudrait que je demande à Barthélémy.

— Et toi ? Ça fait combien de temps que tu la connais ?

— Un peu plus d'un an.

Il tapote ses tempes du bout des doigts.

— J'arrive pas à comprendre pourquoi elle nous faisait croire qu’elle n’avait pas le temps alors qu’elle travaillait ici. Elle fait quoi exactement ? demande-t-il l'air désemparé.

— À peu près tout, c’est elle qui fait marcher le cinéma

— Mais tu t’es jamais demandé ce qu’une fille comme ça faisait là ?

— Si, bien sûr.

Elle hésite un instant avant de reprendre :

— Mais ça faisait partie d’un accord tacite entre nous. Elle ne me posait pas de questions tant que je ne lui en posais pas...

Émile la dévisage longuement.

— Pourquoi ? Toi aussi, tu te caches ? C’est quoi cet endroit ? Et Barthélémy c’est un mafieux, en fait ?

La table n'est plus qu'un champ de bataille. Elle garde les yeux rivés sur les morceaux de sucre qu'elle rassemble consciencieusement du bout de son index pour se soustraire à son regard.

— Tu t’es fait quoi, là ? l'entend-elle demander.

Lorsqu'elle relève la tête, elle peut voir son doigt tendu vers sa cicatrice.

Le brouhaha du café bourdonne dans ses oreilles. Pendant une seconde, Olivia sent le sable froid coller à ses genoux. Le poids de Tom, inerte entre ses bras. Le sang qui goutte sur sa main. Elle se concentre sur sa respiration. L'air siffle en entrant. Un souffle plus grave s'échappe. Elle ravale une fois sa phrase. Puis la laisse tomber.

— J'ai tué quelqu'un.

Sa chaise racle le sol lorsqu'elle se lève. Elle jette un billet sur la table.

Derrière elle, la porte claque.

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