La PMI

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Le jour de la convocation, vous le redoutiez vous l’attendiez.
Lettre le 5, convocation le 6, puis l'attente jusqu’au 20 : janvier s'étirait sans fin. Tous les soirs se ressemblaient. On partait se coucher vite. Allez hop : histoire, les dents, pipi, dodo. Un bisou, un câlin plus fort que d’habitude, un regard plus triste. Les têtes ailleurs. Papa et toi naviguiez dans le même brouillard, incapables d’en sortir. Vos pensées se rejoignaient. Le soir, je m’endormais dans le bruit de la vaisselle, des voix étouffées et de la télévision en fond.

Papa n’a pas travaillé ce jour-là. Le bébé était à la crèche. Mon frère et moi, à l’école. Vous attendiez dans une pièce aux néons austères dans laquelle flottait une forte odeur de désinfectant. Quelqu'un avait tenté d’égayer la salle d'attente avec quelques cubes jaunes et un camion en plastique criard. Ton regard glissait d’affiche en affiche : dangers de l’alcool pour le fœtus, violence conjugale... Parlez-en, des spécialistes sont à votre écoute. Dans le coin de la pièce, un distributeur d'eau émettait son glouglou régulier. Tu ne cessais de te demander à quel moment ça avait déraillé. Cette convocation rallumait tous les voyants rouges que vous aviez préférés ignorer. Je clamais que c’était un mensonge, un rêve, une blague. Et vous aviez fini par vous accrocher à cette version-là.

La porte s’ouvre enfin sur deux femmes. L’une, jeune, ton âge peut-être – tu la reconnais. Elle est déjà venue à l’école pour la visite médicale des moyennes sections. À l’époque, tu l’avais trouvée sympathique. Tu t’étais dit que, dans d’autres circonstances, vous auriez pu devenir amies. Elle porte un gilet fuchsia qui tranche avec cette matinée sinistre. Brune, peau mate, la voix ferme, presque douce.
L’autre, plus âgée, cheveux gris coupés courts, lunettes rectangulaires, pantalon pied de poule. Elles vous installent dans un petit bureau étroit. Les pieds des fauteuils bleu roi grincent lorsque chacun prend place. Tu enlèves ton manteau, rapproches ta chaise de celle de Papa. Pour avoir un contact, rien qu’infime, ton genou contre le sien, c’est déjà ça. Le gilet fuchsia parle la première.
— Je suis désolée pour la lettre, je sais à quel point ça a dû être violent. C'est la procédure.

Vous hochez la tête. Violent, oui. Ton pull colle à ta peau. Ta gorge est sèche.

Vous savez pourquoi vous êtes là ?

Vous acquiescez. La maîtresse. Votre fille.

La plus âgée tire une feuille du dossier avant de réajuster ses lunettes du bout des doigts. Vous écoutez la litanie de ces phrases sans filtre en retenant votre souffle.

Voilà ce qui a été transmis à la CRIP.

Cet acronyme que tu ne connais pas encore te heurte. Il claque dans l'air, administratif et dur. Et pendant la lecture, tu sens des larmes acides monter jusqu'au coin de tes paupières. Tu les effaces du plat de la main. A côté de toi, Papa tremble. Il pleure. Alors tu lui prends le poignet.

Elles vous tendent une boîte de mouchoirs, vous accordent quelques instants avant de reprendre. Vous bloquez des dates. Dans leurs agendas identiques, elles notent : qui, quand, où ?

Et les rendez-vous s'empilent.

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