La gendarmette

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Mes frères sont restés avec Laura, la baby-sitter. Pour une fois, je suis seule avec toi. Tu ne m'as pas dit où on allait, alors je me laisse porter par la surprise. Dans la voiture, tu m’annonces que nous avons un rendez-vous, sans en dire plus. Les questions s'emmêlent dans ma tête mais la Rover file sur l'autoroute et tu n'y réponds pas. Je comprends simplement qu'on va vers la ville du docteur des yeux.

La ville des rendez-vous importants.

Lorsqu'on arrive enfin, tu fais plusieurs manœuvres pour te garer, avant de dire, pressée, que ça ira. Même si ta roue mange une partie de la ligne blanche. Tu regardes ta montre et tu me fais courir sur le trottoir. J’ai un point de côté. Maman, arrête-toi s’il te plaît !

Tu t'arrêtes. Tu attrapes ma main. Tu repars plus vite. Sur le bitume, tes talons claquent, décidés.

On s’arrête devant un grand portail blanc. Tu sonnes. On attend.

Une dame brune en uniforme arrive un grand trousseau de clés dans la main. Elle appuie sur le bouton et le portail se déverrouille en faisant un grand clac. Elle me sourit. Moi aussi. Mais ça m’impressionne, alors je me cache un peu derrière toi. Plus loin, un parking rempli de voitures bleues. En les voyant, je me dis que ça plairait à mon frère, que je lui raconterai. Un grand chien noir et marron, les oreilles dressées, vient nous renifler, mais je n’ai pas peur. La dame en uniforme me dit qu’il s’appelle Ocelot. On monte des escaliers couverts d’un tout petit carrelage gris. La dame ouvre la porte qui mène à son appartement. Dans un coin, une télé éteinte. Au bout, une salle de bain. A côté, une pièce avec un grand poster de Toy Story et quelques coloriages. La dame t’explique à toi que tu vas attendre dans le salon, puis à moi qu’elle va me poser des questions. Elle me montre une caméra dont le petit œil noir est déjà posé sur moi. Je n'aime pas ça.

Elle va te filmer pour t’enregistrer comme ça, je n’aurai pas besoin d’écrire.

Je dis oui en triturant un fil qui dépasse de ma manche. Je voudrais que tu restes, mais tu pars quand même. Tu déposes un bisou sur le sommet de mon crâne et tu me dis à tout à l’heure. La porte se referme. Je regarde la dame. Elle me propose de m’asseoir sur le canapé.

On discute. Sa voix est douce, presque normale. Je me dis que c'est facile, finalement.

Tout à coup, elle me pose une question. Une pas facile du tout. Une qui me fait peur et met tout en désordre. Je regarde mes mains. Je ne veux plus de bazar, moi. Je veux que tout reste comme avant. J'attends un peu, puis je dis ce qu’il faut. La dame soulève un sourcil. Elle insiste. Elle demande autrement. Je tiens bon. On continue. Puis ça se termine. Je choisis un coloriage pendant qu’elle va te chercher. Elle met longtemps à revenir. Je te saute dans les bras. Je respire ton odeur. Je ne dis rien. Dans ma tête, je te rassure : tout ira bien, Maman, c’est promis.

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