Le Siméon
Olivia pousse la porte du Siméon encore plongé dans l’obscurité. Ses pas résonnent un instant avant d’être absorbés par la pierre. Elle tâtonne le mur à la recherche de l’interrupteur. Lorsque ses doigts effleurent enfin la bosse tiède du plastique, la travée centrale s’éclaire d’un halo jaune. L'ampoule du comptoir clignote à nouveau. L'horloge indique 9h30. Elle est en avance, Barthélémy n’arrivera pas avant une demi-heure. Dehors, un camion nettoie la place dans le chuintement régulier du jet d'eau.
Dans la première salle, ses pas sont étouffés par la moquette grise. Par réflexe, elle rabat quelques fauteuils à l’arrière. Puis elle s’installe un instant au dernier rang face à l’écran encore noir. Les paroles d’Émile lui reviennent malgré elle. Les siennes aussi. La juriste. La londonienne. La sœur. La fille. Elle cherche ce qu’elle n’a pas su voir chez Nonna. Elle s’en veut de l'avoir réduite au Siméon. D'avoir cru que le chignon disait tout.
Et pourtant, Nonna non plus ne sait pas qui est Olivia hors de ces murs. Elle ne connaît que la fille à la tresse, celle qui cache sa cicatrice dans l’obscurité. Leur relation n'existe que sous ces voûtes.
Les minutes s’égrainent dans l’immobilité feutrée de la pièce. Du bout de l’index et du majeur, Olivia effleure la boursouflure, presque imperceptible sous ses doigts. Parfois, elle a besoin d'être sûre qu'elle n'a pas rêvé. Un goût de fer mêlé à l'eau salée lui envahit soudain la bouche. Elle ferme les yeux une seconde. Le souvenir revient trop vite.
Le fauteuil rouge couine lorsqu’elle se relève pour rejoindre la cabine. Le néon grésille une seconde, puis la lumière se fixe. Les hauts-parleurs crachent la bande-son du film, l’écran affiche les images d’une ville baignée dans une teinte ocre. Le son d’un scooter qui pétarade remplit la pièce. Olivia laisse tourner quelques minutes, observe les images qu’elle connaît déjà, la poussière suspendue dans le faisceau de lumière. Elle hoche doucement la tête avant d’éteindre les machines d’un geste sûr. Elle rejoint l’arrière-salle, attrape l’escabeau, et le porte jusqu’au comptoir devant lequel elle l’installe. Lorsqu’elle le déplie, le raclement métallique résonne trop fort dans le hall vide. Les bras tendus vers le plafond, la pointe de son pied la porte jusqu’à l’ampoule récalcitrante. Olivia tapote plusieurs fois, sans résultat.
A quelques mètres d’elle, la voix de Barthélémy résonne, manquant de la faire tomber.
— Hé MacGyver. T’es électricienne maintenant ?
Olivia descend de l’escabeau sans quitter l’ampoule des yeux.
— J’ai vu Nonna faire, d’habitude ça fonctionne…
— Oui, mais Nonna avait des pouvoirs surnaturels.
D’un geste machinal, Barthélémy replie l’escabeau avant de le ranger derrière le comptoir.
— Café ?
Olivia hausse vaguement les épaules. Le bruit du percolateur envahit la grande salle, suivi de peu par l’odeur du grain. Barthélémy pousse une tasse vers Olivia avant de boire une gorgée.
— J’ai appelé Régis hier soir.
Ses yeux restent fixés sur son café.
— Je crois qu’il va falloir qu’on embauche quelqu’un pour nous aider un peu.
Olivia serre un peu plus fort sa tasse entre ses doigts.
— Si tu veux.
Les mots sortent, plus secs qu’elle ne l’aurait voulu.
— Temporairement, précise-t-il aussitôt. Juste le temps de…
Olivia ne répond pas. Qu’importe Régis, c’est Nonna qu’elle veut.
Au-dessus du comptoir, l’ampoule clignote une fois encore avant de s’éteindre.

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