Le domaine

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Autour d'elle, le brouhaha des conversations est soudain recouvert par une voix de femme qui s'élève dans le grand hall.

Le train TER Nouvelle-Aquitaine numéro 8654 à destination de Sarlat partira voie B.

Olivia se laisse porter par le flot de voyageurs qui, comme elle, descend la volée de marches avant d'en remonter une autre pour gagner le quai. Des étudiants pour la plupart, munis d'une valise, les écouteurs vissés sur les oreilles. Un instant, elle détaille la verrière aux arcs d'acier juste au-dessus d'elle. L'horloge indique 13 h 37. Elle s'engouffre dans le TER qui ne tarde pas à démarrer.

Peu à peu, le train avale les zones industrielles et les premières vignes émergent de l'autre côté de la vitre froide, sur laquelle sa tête est appuyée. Olivia tente de se représenter Hélène. Celle d'Émile - la Londonienne aux talons hauts - mais l'image ne cesse de se dérober, aussitôt remplacée par la Nonna qu'elle connaît. Son chignon, son jean et ses ballerines Repetto.

Émile l’a appelée un peu après leur discussion avortée au café. Son téléphone a vibré dans le coussin du canapé. Une fois, deux fois, puis l'écran s'est éteint complètement. Une autre vibration quelques secondes plus tard. Un message vocal dans lequel son timbre était plus sourd que lorsqu'ils s'étaient vus. Il parlait vite. Ses mots se bousculaient. Quelque chose dans sa voix l’avait inquiétée. Elle a rappelé aussitôt. La voix d'Émile s'est cassée une seconde.

— J’en ai parlé à mes parents.

Olivia a senti son ventre se nouer avant même qu'il continue.

— Ils sont allés la voir. Je leur ai dit pour toi, pour le cinéma, que ça faisait plus d'un an qu'elle nous mentait.

Depuis la fenêtre de son appartement, elle observait la rue s'agiter, le fleuriste du coin en train d'arranger sa vitrine, le tramway serpentant sur les rails.

— Ils n'ont pas été surpris, a-t-il ajouté. Comme s'ils s'y attendaient.

Il s’est raclé la gorge.

— Olivia ?

Ses paupières se sont fermées un instant, redoutant la question qu'il s'apprêtait à lui poser.

— Est-ce que tu accepterais de venir au domaine ?

Elle a cherché une porte de sortie. Un café ailleurs, un endroit neutre, mais il a insisté.

— C'est important pour eux.

Il n'a pas repris tout de suite ; sa respiration était devenue plus régulière, comme suspendue.

— Samedi après-midi ?

Elle a observé le reflet de son visage dans la fenêtre, sa cicatrice pâle. Puis a fini par lâcher à contre-coeur.

— D'accord.

A l'autre bout du fil, Émile a soufflé de soulagement.

— Je viendrai en train par contre, ma voiture est au garage.

Un court instant, elle s'en est voulue de lui mentir de la sorte. Sa 206 n'était pas du tout chez le garagiste, mais bien garée dans la rue adjacente, comme d'habitude. Ce mensonge lui offrait une porte de sortie. La vérité, c'est qu'elle redoutait les parents de Nonna comme elle redoutait ceux de Tom.

Une fois les horaires vérifiés, elle a tranché. Le dernier train était à 17 h 30. Elle arriverait à Bordeaux à 18 h, puis elle filerait au cabanon comme chaque week-end. Fin de l’histoire.

Émile l’attend sur le quai. Il porte un pull marin troué à la manche. Ils se font la bise — cette fois-ci, il ne pique pas. Une odeur d'humidité les attend à l'intérieur de la Clio verte d'un autre âge.

— Le trajet s'est bien passé ? dit Émile par-dessus le bruit de la ventilation qu'il a mise à fond.

— Nickel.

Ils roulent ainsi pendant de longues minutes avant de bifurquer vers une allée de platanes à l'écorce tachetée. Les graviers crissent sous les roues, les portières claquent. De loin, elle aperçoit un grand beauceron noir et feu trottiner vers eux.

— C'est Bourgogne, lui dit Émile en caressant le chien.

Elle imite son geste et sent la truffe de Bourgogne lui renifler la main. Puis elle relève les yeux vers l'imposante façade de la maison à la teinte crayeuse. Une fumée fine et blanche s'échappe de la cheminée et s'élève vers le ciel grisâtre.

— Tu ne m’avais pas dit que c’était un château, commente-t-elle.

— Tu parles, c'est rien qu'une grosse maison, répond-t-il simplement en sifflant Bourgogne qui s'est éloigné dans un bâtiment à l'écart.

Elle hausse les épaules.

— Tu veux boire quelque chose ? Mes parents ne vont pas tarder, déclare-t-il.

Sans attendre de réponse, il pousse une porte vitrée qui débouche sur la cuisine. Elle s'approche aussitôt du poêle et tend ses paumes pour se réchauffer. Derrière elle, le moteur de la machine à café se met en marche dans un vrombissement familier.

— T'es frileuse ? interroge Émile en lui tendant une tasse ébréchée.

Elle hoche la tête.

— Je n'ai pas l'habitude du froid. Mes parents préféraient les pays chauds.

— Ah oui ?

Sans un mot, ses yeux glissent vers sa cicatrice, puis s'en détournent aussitôt. La porte s’ouvre. Bourgogne, qui s'était tout juste allongé sur son tapis, se relève pour saluer les visiteurs qui viennent d'entrer : un homme aux tempes grises, le front creusé de larges sillons, suivi d'une femme dont le carré argenté volette avec légèreté. L'estomac noué, Olivia fait quelques pas vers eux. La mère l'embrasse avec une chaleur surprenante. Elle s'attarde l'espace d'un instant, la main sur son épaule, comme un semblant d'étreinte.

— Olivia, merci d’être venue, murmure-t-elle, reconnaissante.

Le père s'approche à son tour, plus retenu. Même visage qu'Émile, vingt ans de plus. Il montre la grande table de ferme d'un geste de la main.

— Asseyons-nous.

Tandis qu'ils s'installent, le tissu de leurs vêtements frotte sur le banc en bois. Face à eux, Olivia ne sait plus très bien ce qu’elle fait là.

La mère a ramené ses deux mains autour du mug. Le père, lui, l'observe silencieusement. La chaleur du poêle dans son dos, la jeune fille essuie discrètement ses mains moites sur son jean.

— Émile nous a dit que tu travaillais avec Hélène, commence la mère. On voudrait que tu nous racontes.

Elle humecte ses lèvres avant de parler.

— On voudrait comprendre pourquoi elle ne nous a rien dit sur sa vie ici, dit le père d'un ton presque blessé.

Il pose sa tasse. Elle cogne contre la table.

— On ne comprend pas du tout, lâche-t-il.

— Vous savez, Nonna ne partageait pas grand-chose de privé avec nous.

Le père hoche la tête, lentement.

— Émile nous a dit que ça faisait plus d'un an que vous la connaissiez.

Il fixe son café avant d'ajouter dans un souffle.

— Quand on est proche, on finit par savoir.

Émile se redresse sur sa chaise et Olivia sent son genou frôler le sien. Dans le poêle, une bûche se fend dans un claquement sec.

— Elle s'occupait vraiment bien du Siméon, commence-t-elle, hésitante. C'est grâce à elle que j'ai trouvé ce travail. Elle m'a fait confiance, alors que je n'y connaissais rien du tout.

Près de la porte, Bourgogne soupire dans son sommeil.

— Elle était heureuse, ajoute-t-elle.

Le père se penche légèrement en avant, les doigts serrés autour de sa tasse.

— Heureuse ?

Il hésite avant de poursuivre.

— Ce n’est pas exactement ce qu’on avait imaginé pour elle.

Sur le buffet, des cadres brillent doucement, des photos d’enfants, pour la plupart. Elle est là, elle trône. Jolie blonde aux prunelles noisette. Elle sourit, affiche un regard qu'Olivia n'a encore jamais vu chez Nonna.

Elle reste un moment immobile devant le cadre, contemplant une inconnue.

— Elle s’est teint les cheveux, commente la mère en se retournant pour saisir le cadre.

— Oui, et elle porte des lunettes maintenant.

La mère relève la tête, surprise.

— Ah bon ? Elle n’a jamais eu aucun problème de vue…

— Ça lui donnait un air sévère.

Ils sont gênés par ce verbe à l’imparfait qu'elle utilise pour la seconde fois. Le père pose une main sur celle de sa femme. Ses paupières se ferment pendant un court instant, puis elle les rouvre avant de reposer le cadre à sa place sur le buffet.

— Et toi, Olivia... tu viens d'ici ?

La question la surprend. Elle fait tourner sa tasse entre ses doigts.

— Je suis arrivée à Bordeaux pour le lycée. J'habite dans l'appartement de ma grand-mère.

— Et tes parents, où sont-ils ?

— Ils se sont installés à Tahiti il y a des années.

— Tahiti ? Ça semble si loin... Tu les vois souvent ?

— Une fois par an environ.

— Et tu as des frères et soeurs ?

— Un grand frère et un petit frère.

Le regard de la mère se fait soudain plus lointain.

— Deux frères, comme Hélène...

Olivia baisse les yeux sur la table, apercevant la peau fine, presque craquelée des mains maternelles.

— Olivia ?

La jeune fille relève la tête. Deux billes bleu pâle la regardent.

— Est-ce que tu veux rester dîner ?

Tout de suite, son fils s’interpose.

— Maman, non. Elle est venue pour l’après-midi, c’est bon. On peut peut-être la laisser tranquille là.

Mais, doucement, elle insiste.

— Si, vraiment. Si tu n’as rien de prévu. Adrien sera là ce soir. Ronan passera peut-être aussi.

Les noms flottent, inconnus.

— Vous pourriez dormir dans sa chambre, ajoute-t-elle. Son lit est fait.

Dans la tête d'Olivia, la réponse est nette.

Dernier train.

17 h 30.

Bordeaux à 18 h.

Le cabanon.

Tout est prévu. Rien ne l'oblige à rester.

Elle inspire et l'odeur du café parvient jusqu'à ses narines. Celle du bois chaud, de Bourgogne endormi contre les jambes d'Émile.

Elle sourit.

17 h 30.

Puis s'entend répondre.

— Avec plaisir, oui.

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