La chambre d'Hélène
Les rangs s'étirent, nus, presque noirs. Des tas de sarments secs sont répartis entre les ceps, prêts à être brûlés. Une odeur de fumée flotte dans l'air. Acre. Devant eux, Bourgogne trottine, la truffe collée au sol. Il disparaît entre deux rangs, réapparaît plus loin, la queue battant l'air avec une régularité tranquille. Émile marche vite, les mains enfoncées dans les poches, un bonnet vissé sur ses oreilles.
Le moteur d'un tracteur, au loin. Un cri d'oiseau. Leurs pas sur la terre dure.
Il ralentit pour se mettre à la hauteur d'Olivia.
— C’est gentil d'avoir accepté de rester. Ma mère avait l’air d’y tenir.
Elle ne répond pas tout de suite.
— Je ne sais pas trop ce que je vais pouvoir lui dire sur Nonna.
Émile attrape un sarment au passage, le casse net entre ses mains. Quand il se tourne vers elle, son regard la heurte. Le même que sa sœur, elle le reconnaît maintenant.
— Tu la connais depuis qu’on ne la connaît plus. Maman espère que tu pourras nous raconter des moments de sa vie…
— Il n'y a pas tellement plus que le cinéma, répond Olivia, embarrassée. Parfois un verre de grappa.
Il sourit, l'air un peu triste.
— Hélène réservait la grappa aux gens qu’elle estimait. C’est ma grand-mère qui lui a appris ça.
Olivia déglutit. Ses yeux s'attardent sur Bourgogne devant eux.
— C'était comment, une enfance au soleil ? reprend-il. Nous, on n'a connu que ça... La vigne, les saisons.
— Je ne sais plus trop.
Sa propre voix lui semble lointaine.
Au bout de l'allée, le bruit d'un moteur de voiture coupe le silence comme une lame. Émile jette un coup d’œil vers le ciel qui pâlit derrière les arbres.
— Allez, viens. On rentre. On va aider ma mère pour le dîner... Sinon, on risque de le regretter.
Entre la Clio d'Emile et un Berlingo blanc, un homme d'une soixantaine d'années fume, accroupi, caressant le crâne de Bourgogne. Le chien se laisse faire, le museau posé entre les pattes. A la vue d'Émile, l'homme sourit largement puis se redresse.
— Emilio. Content de te voir.
— Toi aussi, Ronan.
Ils s'étreignent un court instant. Ronan jette sa cigarette dans les graviers. Son regard glisse sur Olivia avant de revenir à Émile.
— Alors, t'as fini par rentrer de Nouvelle-Zélande ?
— Plus ou moins.
Ronan hoche la tête, comme s'il savait déjà. Il se tourne vers Olivia.
— Tu nous présentes ?
— C’est une amie d’Hélène… Olivia.
Il glisse une nouvelle cigarette entre ses lèvres avant de lui serrer la main d'une poigne ferme mais brève.
— Enchanté.
Il marque une pause avant de demander.
— Comment va Hélène ?
Émile répond sans entrer dans les détails. Parle des médecins, du coma, de l'attente.
— Sale histoire, lâche Ronan en soufflant la fumée par le nez.
Ils se taisent tous un instant.
— Emilio, tu vas bien m’offrir un petit cognac avant que je file ? lui demande-t-il en le gratifiant d'une tape dans le dos.
Dans la cuisine, une marmite mijote doucement sur le feu. L'odeur de tomate chaude s'accroche aux murs. La mère fusille Ronan du regard :
— Ah non, fume pas dans la maison !
Il lève les mains en signe de reddition et jette sa cigarette dans le poêle.
— Tu restes dîner ? lui demande-t-elle tandis qu'il lui fait la bise.
Ronan secoue la tête.
— Désolé, pas ce soir...
Il passe son petit doigt sur le rebord de la marmite pour goûter la sauce avant de rajouter avec un haussement de sourcil éloquent.
— J'ai autre chose de prévu...
La mère repose le couvercle sur la marmite avant de se tourner vers Olivia.
— Veux-tu que je te montre ta chambre ?
La jeune acquiesce d'un signe de tête et suit la mère dans la pénombre de la maison. Une forte odeur de cire lui pique le fond de la gorge. Dans l'escalier, des enfants figés dans des poses scolaires, le sourire appliqué, l'observent marche après marche.
La chambre de Nonna donne sur les vignes dans lesquelles Émile l’a emmenée marcher tout à l’heure. A cette heure, elles ne forment plus qu'une masse sombre auréolée du bleu dense de la nuit qui s'étire. La mère tire le couvre-lit. Un nuage de poussière s'élève, retombe aussitôt. Rien ne semble avoir bougé depuis longtemps.
Sur le bureau en chêne, quelques coquillages s'étalent derrière un sous-main défraîchi de l’opéra Garnier. Sur le mur, un poster de Moulin Rouge dont les coins ont été scotchés. Juste au-dessus du bureau, une punaise est restée plantée dans le mur. Autour, rien. A peine une marque plus claire, comme si le papier avait été là longtemps avant d'être arraché.
— Tu trouveras des affaires dans l’armoire, murmure la mère. Je reviens.
Puis elle sort, laissant Olivia seule dans la pièce. Sous l'ampoule du plafond qui grésille un peu, elle observe les chocs, les éclats dans la peinture de l'armoire, le papier peint bois de rose qui se défait par endroits. Sa main s'approche du bureau, s'y pose, presque à plat, comme pour en éprouver la surface. Sous ses doigts, le bois est froid, rugueux. Elle suit la tranche, la petite bosse familière de la poignée. Le tiroir cède un peu, déjà entrouvert. Elle s'arrête. Pas par prudence. Quelque chose, en elle, refuse d'aller plus loin. Elle reste ainsi, suspendue, le geste retenu. Elle sait qu'elle pourrait l'ouvrir, mais elle ne le fait pas. La mère revient pour déposer sur le lit une large serviette et une brosse à dents verte. Sans un mot, elle ouvre l’armoire, puis prend un pyjama qu’elle met sur la pile.
— Tu es un peu plus petite qu’elle mais ça fera l’affaire.
Elle tapote l'épaule d'Olivia d'un geste bref, assuré. Tandis qu'elles descendent, la voix de la mère remplit le couloir, ricoche dans la cage d'escalier. Mais Olivia entend sans écouter, les yeux rivés sur les cadres.
Dans le salon, le feu crépite doucement. Le père est assis près de la cheminée, un whisky à la main, une cigarette qui se consume entre les doigts, oubliée. A côté de lui, un homme qu'Olivia reconnaît grâce aux photos de tout à l'heure.
— Adrien.
Il se relève à peine pour lui tendre une main tiède, légèrement humide.
Olivia décline le whisky qu’on lui propose, accepte volontiers un verre de vin blanc. Bourgogne s'allonge près du feu.
Adrien la questionne :
— Alors, comme ça tu connais notre Hélène ?
— Oui, on travaille ensemble.
— Quand je pense qu'elle vivait pas loin, et qu'elle nous a rien dit.
Il lâche un rire sec en faisant tourner le whisky dans son verre.
Olivia porte le sien à ses lèvres. Le vin est trop acide et elle réprime une grimace.
Adrien relève les yeux vers elle.
— Toi, tu sais ?
Il marque un temps, boit une gorgée de son whisky.
— Pourquoi elle a quitté Londres pour revenir ici ?
Le feu claque dans la cheminée, envoie valser une braise près du tapis, que le père écrase du bout de la chaussure.
— Je... ne savais pas qu'elle avait travaillé à Londres jusqu'à ce que je rencontre Emile. Nonn... Hélène ne nous parlait jamais de sa vie d'avant, ni même de sa famille.
Adrien se met à tousser quelques secondes, le poing refermé sur son torse, avant d'ajouter.
— Mais t'as pas son Facebook ? Y a toute sa vie dessus.
Les doigts d'Olivia montent presque automatiquement vers sa cicatrice. La peau accroche sous la pulpe de son majeur. Le regard d'Emile se pose sur elle. Elle le sent aussitôt.
— J'ai pas Facebook, déclare-t-elle enfin les yeux fixés sur Adrien.
Personne ne pose de questions. Elle porte le verre à ses lèvres.
— Elle est restée combien de temps à Londres ?
— Six ou sept ans.
— Elle avait quelqu'un, là-bas ?
— Elle n'en parlait pas, répond simplement la mère.
Emile, qui s'est relevé pour remettre une bûche dans le feu, se retourne vers eux, le bras accoudé au linteau de la cheminée.
— Elle a eu une ou deux histoires, je crois. Le dernier était un gros con.
— Émile..., commente le père.
— Pardon. Un énorme connard, plutôt.
Sa réflexion laisse un blanc, pesant, que personne n'ose combler à part Émile qui finit par ajouter.
— Mais c'était avant que je parte. Depuis...
Il s'arrête, le poing refermé sur le tisonnier, le regard suspendu dans le vide.
La conversation glisse bientôt. La mère pose quelques questions à Olivia sur son travail au cinéma, son enfance à Tahiti.
— C’est vrai que là-bas, on apprend à surfer avant de faire du vélo ? demande Adrien.
Olivia relève la tête, sourit avec politesse.
— Certains, oui.
Un portrait d'Hélène est accroché au mur, juste au-dessus du buffet.
Personne ne le regarde.

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