La boîte
Les cartons sont rangés dans le couloir de l'entrée depuis des jours, attendant que quelqu'un vienne les déplier. Olivia retarde encore. Une fois qu'elle aura commencé, il faudra aller jusqu'au bout. Les affaires de sa grand-mère n'ont pas bougé depuis l'enterrement, l'année dernière. Les éléphants d'Afrique sur la bibliothèque. Sa collection de livres à la tranche bleue-marine qu'elle contemple sans jamais les ouvrir. Tout ce qui appartient à une autre, et qu'elle s'apprête à ensevelir sous une couche de papier bulle.
Ses yeux montent vers les moulures du plafond qu'elle a tant regardées dans les semaines qui ont suivi l'accident. Allongée sur le canapé en velours, immobile, elle suivait chaque jour le soleil glisser dans les ombres des arbres sur le mur. De là, elle entendait l'appel quotidien de Mamie à sa mère.
— Oui, il y a du mieux, disait-elle, quand Olivia recommençait à répondre par signes de tête.
— Je la trouve plus positive, précisait-elle quelques jours plus tard, quand Olivia acceptait enfin de manger un peu.
Elle grossissait le trait pour rassurer la mère, cherchant dans chaque petit geste un signe qu'Olivia passait du côté de la vie. Le cinéma avait été sa première victoire.
Olivia observe la pièce. La bibliothèque, les livres entassés sous la poussière. Elle pense à la penderie de Mamie, dans la chambre, qui croule sous les vêtements.
— Il faut commencer petit, murmure-t-elle en attrapant un carton.
Le crissement du scotch entaille brusquement le calme du salon. Elle fait de petites piles de livres qu'elle installe dans le fond. Par moments, elle tapote sur son téléphone, sans vraiment savoir ce qu'elle attend. Quelque chose qui ferait basculer l'attente.
L'écran reste vide. Elle n'a plus de nouvelles d’Émile depuis qu'ils se sont quittés sur le quai de la gare après sa venue au domaine. Elle s'était dit qu'il appellerait. Après quelques jours, elle avait compris qu'il ne le ferait pas.
Elle a croisé ses parents à l'hôpital. Sa mère l'a serrée contre elle, avec la même force que la première fois, dans la cuisine du domaine. Une femme sans parfum, seulement celui du corps.
Tu viens souvent ? Allez, courage.
Elle finit le premier carton, tire le scotch qui laisse échapper un nouveau cri. Assise en tailleur sur le plancher, le dos contre le fauteuil, elle regarde de nouveau son téléphone muet. Elle soupire. Son pouce fait défiler ses appels, puis s'arrête net. Elle hésite, puis appuie sur le prénom affiché en rouge.
Émile décroche presque tout de suite ; l'inquiétude dans son allô.
— Je voulais savoir comment t'allais... dit Olivia en ramenant ses jambes contre elle.
Le silence s'installe. Elle regrette presque aussitôt d'avoir appelé.
— Tu veux passer ? Je suis chez Hélène.
Surprise, elle hésite avant de répondre. Sa montre indique 17h30.
— Je peux être là dans une demi-heure.
Ses doigts effleurent bientôt la porte verte. Émile ouvre. Une barbe de trois jours lui mange le bas du visage. Il s'écarte pour la laisser entrer. Debout dans le salon, Olivia attend, le regard vers l'évier qui déborde. Émile garde les mains derrière la nuque, hésite, puis lui propose une bière. Le froid de la pièce la fait trembler, malgré son blouson. Ils boivent leur bière sans se regarder. Dans le silence, l'absence de Nonna.
Sur la table basse, une boîte Delacre en fer bleu.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Ma mère nous achetait ça quand on était gamins. Elle appelait ça "les goûters de fête". On les gardait toutes. Celle-là, je m’en souviens très bien. On s’était disputés pour l’avoir. C'est Hélène qui l'a prise.
Ses yeux restent fixés sur la boîte. Lui est ailleurs.
— Elle y mettait des souvenirs, des choses qu'elle aimait. Je l'ai trouvée en cherchant des filtres à café. Elle traînait en haut d'un placard.
Olivia observe le métal légèrement rouillé, le couvercle mal refermé.
— Tu l'as ouverte ?
Emile hoche la tête, puis la fixe un long moment, sans rien dire.
— Tu veux que je te montre ?
Elle se recule d'un coup dans le canapé.
— T'inquiète pas.
Le métal grince sous ses doigts quand il soulève le couvercle. Émile sort les objets un à un et les aligne sur la table. Des papiers jaunis, des billets de théâtre, un galet. Le regard d'Olivia glisse de l'un à l'autre. Dans la pile, une photo se détache. Nonna, quinze ou seize ans, devant des vignes, avec une autre fille brune, souriante. A côté, une carte postale écrite dans un français maladroit, signée Giulia.
— Elle aimait bien l’Italie, non ?
Émile relève la tête.
— Oui. Elle avait commencé l’italien au lycée. Ils avaient fait un échange scolaire au lac de Garde. Elle était devenue assez proche de sa correspondante.
Il prend la photo et son doigt tapote la tête de la brune. Le haut du cliché est légèrement déchiré.
— C'était elle. Giulia. Hélène a passé une partie de l'été chez elle, juste avant la terminale. Je lui en ai voulu de partir sans moi.
Il se tait. Olivia regarde la photo, ce visage juvénile, ce quelque chose de contenu qui s'en échappe.
La pluie se met à battre contre les volets. Émile remet les objets un à un dans la boîte. La photo et la carte postale restent sur la table.
La boîte disparaît en haut du placard.

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