17. La fissure

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Il a refermé la porte derrière Olivia avec une précaution presque excessive. Pourtant, sous l'évier, les bouteilles vides se sont heurtées violemment et quelque chose, en lui, a vacillé avec elles.

Plus tard, il a fourré des affaires dans un sac, sans savoir pourquoi. La Clio l'attendait sur la place de l'église. Des passants le regardaient sans le voir, sa capuche sur la tête.

Quand il a tourné la clé, une vibration familière a couru dans la carrosserie. La radio s'est allumée toute seule, avec une voix inconnue, assurée, presque indécente. Il a grimacé. Au stop surgit l'image de la rue noyée sous la lumière des gyrophares. Il n'a pas freiné tout de suite.

Il était allé à l'hôpital le matin-même. Ses mots, sans réponse, l'immobilité de sa sœur, cette main qu'il soulevait. A chaque visite, il lui demandait de se réveiller. Puis renonçait.

Les phares balaient l'allée de platanes, révélant par fragments les troncs, le parterre de graviers, la maison. Sa portière claque. Un regard vers la façade. Les lumières sont éteintes, ses parents dorment. L'insomnie ne les a pas pris, eux. La nuit, Émile ne croise personne. Il entre, traverse le couloir sans regarder sa chambre. Mais devant celle d'Hélène, il s'arrête. La porte grince. Dès le seuil franchi, c'est le parfum d'Olivia qu'il reconnaît en premier.

Il s'assoit au bout du lit, face au bureau, la lanière de son sac encore coincée dans sa main. Presque vingt ans, mais rien n'a bougé. La chambre n'a pas vieilli. La Belle au Bois Dormant a quinze ans, retenue entre un rôle de théâtre et un secret chuchoté au téléphone, tard le soir. Sa voix basse pour Maëlle, les éclats ensuite, les disputes avec la mère qui lézardent les murs.

Ils avaient un code. Trois coups, une pause, encore deux coups. Toujours pareil. De l'autre côté, la chaise raclait et la porte s'entrouvrait. Elle vérifiait, puis le laissait entrer. Ce soir, rien. Seulement le vieux Discman, posé là, couvert de poussière. Émile appuie. Le mécanisme s'ébroue dans un bruit d'embrayage. Des notes de piano s'échappent du casque encore branché avant de s'éteindre. Émile rappuie plusieurs fois, le doigt sur play. Les piles, la batterie. Mortes.

Le jour est déjà là quand il ouvre les yeux. Dans la chambre d'Hélène, tout est calme. Mais la maison, elle, s'est déjà réveillée. Il entend les assiettes qui s'entrechoquent, les voix étouffées, en bas, la vie qui continue. Il reste allongé un moment. L'escalier grince, de petits pas glissent dans le couloir. Sa mère. Elle a vu ses affaires, l’a cherché dans sa chambre. Maintenant, elle se tient devant la porte de celle d’Hélène, la main sur la poignée. Ses doigts effleurent le métal doré. Il a les yeux grands ouverts maintenant, et il attend qu’elle pousse la porte, qu’elle le voit, qu’elle lui demande.

Ah, tu es rentré ? ça va ? Tu as dormi là ?

Il attend ses questions, pour mieux lui poser les siennes.

Mais elle renonce. Déjà les pas s’éloignent. Le bois grince à nouveau. Elle est loin. Elle est partie.

Il se redresse lentement. Il lui faut une tâche, un geste, n'importe quoi qui tienne lieu de direction. Son père est sûrement au chai. Il attrape un café, un gâteau qu'il dévore sans même en sentir le goût et prend la direction de la cuverie, Bourgogne sur ses talons.

— Ah, Emile, tu tombes bien. On fait une mise aujourd’hui, on ne sera pas trop de cinq. Tu viendrais nous aider ?

Emile vide sa tasse d’un trait avant de la poser sur le côté. Le bruit de la machine emplit tout l’espace. Elle impose un rythme auquel il se soumet. Son père lui indique son rôle. Un grand geste tout au bout, pour récupérer les bouteilles pleines et les caler dans les caisses. Mécanique. Les bouteilles s’alignent dans un claquement sec. Tac tac tac. Il disparaît dans la chaine. Emprisonné. Qui répète, inlassablement, le même geste, pour remplir. Un deux trois quatre cinq six. Douze. Recommencer. Cling. Ting. Trop fort.

La voix de son père qui le rappelle à l'ordre traverse le bruit.

— Doucement !

Emile relève la tête puis replonge.

Douze. Une autre caisse. Les tac, les cling, les ting.

La machine qui assourdit. Les voix qui couvrent. Les mouvements coordonnés. Le vacarme devient refuge, efface les contours, brouille les images.

Parfait pour ne plus penser, à rien.

Surtout pas à Hélène.

Tac.

Au stop.

Au klaxon.

Tac.

A la tempe bleuie par le choc.

Tac-tac-tac.

Sa tête est saturée de sons, d'images. Ses gestes s'accélèrent. Il s’essuie le front du revers de la main. Il ne s'arrête plus. Jusqu'au moment où tout s'interrompt. Net. La machine se tait.

Mais en lui, le bruit continue.

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