18. La décision

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Ses pieds tapent en pas cadencé sur la terre meuble. La brume qu'exhale la plaine le maintient hors du monde, écouteurs collés aux oreilles, un rap qui hurle en lui. Autour, tout est couleur fumée. Il n'entend pas son souffle régulier. Il n'entend pas son rythme. Son regard glisse sur le brouillard qui nappe les environs, sur les oiseaux qui s'envolent des branches au fur et à mesure de son bruyant passage. Voletant, planant, se laissant tomber rien qu'un instant avant de filer plus loin. Ils reviendront se percher là, quand Émile sera parti. Quand le bruit se sera tu pour de bon.

Il reprend l'allée de platanes les poumons saturés d'air glacial. Un bref regard vers les fenêtres, toutes allumées sauf une. La cheminée crache déjà son nuage blanchâtre dans le ciel de grisaille. Le brouillard ne se lève pas encore. Un soleil timide perce derrière. Pas assez fort.

Ses parents discutent logistique dans la cuisine, Bourgogne lappe une gamelle d'eau à grands bruits. Quand il n'est pas auprès de sa sœur, Émile aide au domaine. S'il n'y avait pas les vignes, le chai, et s'il n'y avait pas Hélène, il ne sait pas ce qu'il devrait faire. Avant, il y avait la Nouvelle-Zélande. Depuis qu'il est rentré, tout ce qu'il avait là-bas s'est effacé. Sa vie, maintenant, est ici.

Ils se sont organisés pour les visites à l'hôpital. Chacun son jour, une rotation précise, presque rassurante. C'est leur manière de garder le lien. Ils effleurent la main, racontent les jours de janvier qui s'étirent, se rapprochent de février. Chacun espère un sursaut, une paupière qui s'ouvre, un mot, un souffle. Puis l'espoir s'étiole, peu à peu gangrené par l'habitude qui prend sa place.

Il boit un café, la mère l'embrasse encore, comme avant. Le père lui fait un signe de tête, en croquant dans un morceau de baguette.

— Tu peux tailler ce matin ?

Émile accepte, bien sûr, cette question qui n'en est pas vraiment une.

— Quelle parcelle ?

— Les Gravières. Tu complètes l'équipe comme ça. J'ai un malade.

Dans ses yeux brillent un merci qu'il ne formulera pas. Un bref mouvement du menton dit tout.

Ils sont déjà deux dans le rang de vigne. Un troisième un peu plus loin. Il salue les gars de son père avant de rejoindre celui qui travaille seul. Le sécateur claque. Sec. Net. Les sarments coupés restent prisonniers des fils. Émile avance lentement. Une branche, puis une autre. Toujours les mêmes gestes. Au bout du rang, il redresse enfin le dos. Sa nuque proteste aussitôt. Il jette un coup d'œil derrière lui avant de recommencer. La matinée s'étire ainsi, les doigts engourdis par le froid, l'épaule qui brûle dès qu'il lève le bras trop haut. Il l'ignore.
Un peu avant le déjeuner, son père passe :
— Tu pourras aller au labo cet après-midi pour déposer des échantillons ?
Il n'attend pas la réponse. Ajoute qu'ils sont au même endroit que d'habitude.
Les gars passeront tirer les bois cet après-midi avant d'allumer les tas. Dans les rangs voisins, une odeur âcre de fumée flotte encore au ras des vignes.
Émile a l'habitude de ne croiser personne au déjeuner. Chacun vaque à ses occupations, attrape un reste quand la montre le lui permet. Mais aujourd'hui Ronan est là, il joue avec Bourgogne devant la porte de la cuisine. Le gratifie de son accolade coutumière.
Emilio.

Ils attrapent un morceau de pain, mayonnaise, jambon et s'installent près du poêle.

— Tu peux me prêter ta voiture cet après-midi ? demande Ronan en mordant dans son sandwich.

Émile reste silencieux.

— Papa m'a demandé d'aller au laboratoire. Je te dépose quelque part si tu veux.

— OK.

Il ne demande rien de plus, il sait que Ronan ne se raconte pas.

Ils finissent de mastiquer en silence, avalent deux cafés puis Émile attrape son manteau, ses clés, les échantillons que son père lui a laissé au chai.

— Tu me laisses conduire quand même ?

Ronan le dévisage d'un air insistant, la paume tendue vers lui, le geste nerveux.

Émile hésite un instant avant d'obtempérer.

La radio crache les informations. La vitre ouverte, Ronan fume une Marlboro.

— Tu fais quoi ici en fait ?

Les cendres retombent sur la portière.

— Tu restes là, à bosser pour ton père ?

Émile fixe la route.

— J'aide.

Ronan se gare enfin sur le parking de la zone commerciale. Quelques gouttes de pluie tombent, irrégulières, sur le pare-brise.

— Merci, lâche-t-il. Je me démerderai pour rentrer.

Émile passe sur le fauteuil conducteur sans sortir de l'habitacle. Il observe la silhouette allongée de Ronan filer dans le magasin. Souffle. Redémarre.

Le laboratoire se cache derrière une barre d'immeubles lézardée d'humidité. Dans une odeur d'alcool froid, il échange quelques mots avec celui qui l'accueille. Un jeune, comme lui. Il ne l'a jamais vu.

— Les résultats, par mail, comme d'habitude ?

— Parfait, répond Émile en tapant sur le carrelage du comptoir.

Les échantillons passent de l'un à l'autre.

Il ressort, respire l'air. L'odeur de pluie est plus forte à présent. Les gouttes de tout à l'heure s'accentuent. Quand il rejoint sa voiture sur le parking, le bitume est déjà détrempé, et lui avec. Il entre mouillé, allume le chauffage à fond pour chasser la buée qui s'installe. La pluie tabasse le pare-brise. Les contours de la ville disparaissent derrière le ballet des essuies-glaces.

Il attend. Retire sa veste poisseuse, la dépose sur le fauteuil passager pour la faire sécher. Son majeur triture la mollette de l’autoradio. Des cris d'animateurs, une émission soporifique, une promotion sur les côtes de porc dans un supermarché, un morceau de musique classique. Il éteint, cherche le silence derrière le martèlement de la pluie. Finalement, il se penche vers la boîte à gants. Du bout du doigt, il appuie sur la clenche et sort la photo d'Hélène et Giulia et la carte d'Italie. Il regrette un instant de ne pas les avoir mieux protégées de l'humidité. La photo est longtemps restée accrochée au-dessus du bureau d'Hélène. Il cherche à se rappeler quand elle l'a enlevée. Mais rien ne vient.

Bras dessus, bras dessous, leurs têtes penchées l'une vers l'autre, les yeux plissés par la lumière.

Le regard d’Émile s'arrête sur le bord déchiré. Il ne bouge pas.

Hélène parlait de Giulia tout le temps.

Jusqu'à ce qu'un jour, elle n'en parle plus.

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