19. Le miroir d'eau

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Pour Olivia, Émile n'existe qu'à travers Nonna. Il est arrivé quand elle s'est endormie. Le voir lui, c'est la retrouver elle. Presque Nonna. Pas tout à fait Nonna. Alors tout se brouille.

Elle repense à la boîte Delacre, sa forme rectangulaire, la rouille sur ses bords. Le geste d’Émile, aussi, quand il l'a repoussée tout en haut du placard. À cette photo qu'il a gardée, comme on garde une preuve. À cette phrase que Nonna lui a confiée le soir de la grappa.

J’ai laissé un bout de moi là-bas. En Italie.

Elle la répète face à son miroir, dans sa tête ou à voix haute dans la cuisine, jusqu'à ce que les mots perdent leur sens.

Italie.

Ça lui tord le ventre. Elle l'écarte, remplit un autre carton de vêtements, Elvis à fond. La bibliothèque de Mamie est vide maintenant, et le canapé est devenu inhabitable.

— Qu'est-ce qu'on va faire de tout ça ? lui a demandé sa mère au téléphone la veille après avoir reçu une photo des cartons empilés sur le côté.

— Tu ne voulais pas qu'on les mette dans la remise du cabanon ?

— Si... En fait, j'hésite à les donner, ça ferait peut-être des heureux.

Olivia s'est mordue la joue.

— Comme tu veux. Tu penseras juste à nous prévenir, hein, qu'on ne se tape pas un déménagement pour rien.

— C'est une idée comme ça. Vous ferez comme vous voudrez. Pour les meubles, j'ai pensé à organiser un vide-maison, ça marche bien ça, non ? Il n'y a que la petite table bouillote que je voudrais garder. Pour le reste... je ne vois pas l'intérêt.

Et sans rien dire, Olivia a noté sur un post-it : organiser vide-maison.

Bisous ma chérie, bonne journée, bonne nuit.

Cette vie qu'elle enferme. Mamie à qui elle a déjà dit adieu une fois. C'était assez. Maintenant, il faut qu'elle recommence, qu'elle la remette dans une boîte. Elle ferme son carton, annote sur le côté VÊTEMENTS 3/4. Le feutre indélébile remplit la pièce de son odeur volatile. Elle fait taire Elvis d'un geste sec. Dehors, le soleil de février fait semblant d'être printanier. Elle ouvre la fenêtre pour entendre les rumeurs de la rue et un froid très léger s'engouffre dans la pièce. Une invitation. Elle referme aussitôt, emporte son coupe-vent, ses clés et dévale les escaliers pour rejoindre les passants vers les Quinconces. Elle croise des poussettes, des coureurs, des marcheurs. Des couples indifférents au monde qui les entourent. Des travailleurs. Des étudiants. Voir cette vie qui continue sans elle lui fait mal. Elle est là, sur le côté. Incapable d'être comme eux.

Un instant, elle regrette de ne pas avoir pris son téléphone pour se remettre un peu d'Elvis dans les oreilles. D'habitude, ça suffit. Ses pas la mènent jusqu'à la place de la Bourse, trop ordonnée pour son humeur du jour.

Elle ne tarde pas à l'apercevoir, silhouette sombre qui se détache de toute cette clarté. Le bonnet sur la tête, les mains dans les poches, les yeux fixés sur la Garonne qui s'écoule, imperturbable. Elle pense un instant à ce tableau qu'elle aime tant. Une autre version du Voyageur contemplant une mer de nuages.

Emile ne tarde pas à sentir ce regard qui insiste dans son dos. Il se retourne, d'abord sans comprendre, puis aperçoit Olivia. Une ébauche de sourire. Ils s'approchent à pas lents. La bise, toujours aussi maladroite, de ceux qui n'auraient pas dû se rencontrer.

— Salut.

— T'es à Bordeaux en ce moment ? elle demande, l'air de rien.

— Je suis allé voir Hélène ce matin.

Il s'arrête pour dire quelque chose qui ne vient pas.

— Et... ça allait ?

— Hmm.

Ses yeux balaient la rue, le sol. Ses mains ne quittent pas ses poches.

— Je prends l'avion demain matin.

— Tu repars en Nouvelle-Zélande ?

Emile répond d'abord par un sourire.

— Non, j'ai réservé un vol pour Milan.

Ses yeux ne quittent plus les siens. Le soleil qui s'y mêle dilue la couleur, si bien qu'elle ne sait plus s'ils sont verts, marrons. Dorés.

Il sort de sa poche une photo pliée en deux, abîmée déjà.

— Je vais la voir.

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