Acte II. 20. Le lac
Par le hublot, Émile observe le tarmac encore envahi par la nuit. La lumière blafarde du plafonnier fait briller la cicatrice d'Olivia, assise juste à côté. Elle répète ce geste qu'il lui connaît désormais : deux doigts glissent sur la trace rosée. Sur la tablette relevée, ses longs doigts fins pianotent avec nervosité en regardant l'hôtesse de l'air effectuer sa chorégraphie réglementaire.
Les yeux d’Émile brûlent, comme enfermés à l'intérieur de leurs orbites. Il a passé la nuit en veille, à guetter l'heure sur son téléphone, attendant désespérément que l'alarme le tire de cet état transitoire où l'esprit ne vacille jamais tout à fait. Vers trois heures, lassé d'attendre le sommeil, il a fini par parcourir le Facebook d'Hélène. Le pseudonyme l'a interpellé, comme s'il le découvrait pour la première fois. La première syllabe de son nom, la dernière de son prénom, prononcé à l'italienne.
No Na.
Une lumière bleutée se reflétait sur son visage tandis qu'il faisait défiler les différentes photos de profil de sa sœur. Quatre ou cinq seulement : l'actuelle où elle pose devant Big Ben avec une bande d'amis dont aucun visage ne lui est familier, et les autres : une avec un mec aux cuisses larges qui la tient par la taille, une autre plus jeune avec Maëlle, une copine du collège qui était tout le temps fourrée chez eux pendant les vacances, et la toute première, Hélène adolescente, de trois quarts et le regard dans le vague.
Il avait longuement hésité avant d'envoyer un message à Maëlle. Il était quatre heures du matin passées et son réveil sonnerait dans un peu moins d'une heure. Il avait fini par se lancer.
Pardon de t'écrire comme ça, mais c'est important que tu le saches. Hélène est dans le coma depuis plusieurs semaines. Est-ce que tu as eu de ses nouvelles récemment ? A bientôt, Emile.
Puis l'écran s'était éteint, et ses yeux dopés à la lumière n'avaient pas pu se refermer. La brûlure était encore vive, plusieurs heures plus tard.
La voix d'Olivia retentit près de son oreille.
— On doit y être quand ?
— Elle nous attend pour quatorze heures.
Tout est minuté : l'atterrissage, un temps pour signer la paperasse à l'agence de location et les kilomètres d'autoroute pour rejoindre San Felice del Benaco. L'adresse, il l'a retrouvée dans les vieux papiers que ses parents conservent religieusement. Quelques échanges de mails avec la mère de Giulia, et le rendez-vous a été pris. Il venait surtout pour la saluer. Comprendre. S'immerger dans ce qu'avait été l'été de ses quinze ans, l'été qu'Hélène avait punaisé pendant des années sur son mur avant de l'enfermer dans une boîte tout en haut d'un placard. À vrai dire, Émile ne savait pas vraiment pourquoi il en était venu à réserver un avion pour l'Italie. L'idée s'était nichée en lui et ne l'avait plus quitté jusqu'à ce que la confirmation de paiement dans sa boîte mail ne lui arrache un soulagement mêlé d'angoisse. Il espérait comprendre. Et surtout, ne rien découvrir.
Émile laisse son regard dériver.
L'avion avale les nuages, la voiture de location dévore un bitume nappé de brouillard, éclairé çà-et-là par un soleil rougeoyant qui ondule derrière les arbres.
Il conduit l'automatique avec peine, souvent son pied cherche l'embrayage sans le trouver, sa main s'approche du levier de vitesse avant de retrouver sa place sur le volant. Le temps s'étire. Le vrombissement du moteur lui rappelle parfois qu'il roule un peu trop vite. Son doigt zappe les stations de radio les unes après les autres, finit par trouver une radio locale qui passe des tubes italiens de la dernière décennie. Tout ce qu'il déteste normalement, mais là, il s'accroche à tout ce qui l'éloigne du paysage morne du domaine, et de la chambre figée de sa sœur endormie. Une voix aiguë scande sarà perché ti amo. La musique défile, ses doigts tapotent en rythme sur le volant tandis qu'il double, se rabat, double encore. Le clignotant martèle son tic-tac répété.
Se cade il mondo, allora ci spostiamo.
A l'écoute de la chanson, son italien se dérouille un petit peu.
Si le monde venait à s’effondrer, alors nous bougerions.
Il sourit, presque pour lui-même. Olivia s'est endormie, la tête posée contre la vitre.
Au bout de deux heures et quelques virages, il apparaît enfin. Vaste étendue encaissée dans les montagnes. Lago di Garda.
San Felice del Benaco est un petit village niché sur le lac. Emile a repéré le trajet sur la carte, Claudia habite juste à côté du port de Portese, près duquel ils décident de se garer. Ils ont un peu d'avance. En sortant de la voiture, ils étirent leurs membres endoloris avant de lever les yeux vers un ciel limpide. Ils partagent une bière et une focaccia, assis sur un banc face au lac qu'aucun clapotis ne perturbe. On entend grincer les cordages un peu plus loin, les moteurs des voitures rompent un instant le calme du village assoupi. Des collines semblent contenir le lac couleur d'étain qui souffle une odeur métallique. Leurs visages cherchent le soleil de midi mais la lumière est trop basse, trop rasante. Leurs doigts sont gourds et ils frissonnent l'un après l'autre. Son regard suit une barque qui s'éloigne. Olivia reste assise, les mains à plat sur le banc.
— Ça te dit qu'on marche un peu ?
Ils déambulent sans but le long des bateaux amarrés. Du bout des doigts, il plie puis déplie la photo d'Hélène dans sa poche, déjà ramollie par la chaleur de sa paume. Il essaie d'imaginer le port en été, la peau de sa sœur tannée par le soleil, les rires insouciants qui jaillissent en cascade. Il la revoit en short et tee-shirt, avec ses tongs Havaïanas qu'elle ne quittait plus.
Puis la pâleur. La froideur se superpose.
Il souffle, consulte sa montre une première fois, puis une deuxième. Sa main tremble légèrement.
— On y va ?
Il avance sans attendre.

Annotations