21. Claudia et Giulia

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Entrate, entrate !

Claudia leur ouvre la porte avec un grand sourire. Une cafetière à l’italienne murmure déjà sur le feu.

Volete un caffè ? demande-t-elle d'une voix rocailleuse tout en les invitant à s'asseoir dans un canapé matelassé. Ses mains larges, tachées par le temps, versent le café. Elle s'installe ensuite sur un vieux fauteuil en cuir, juste en face. Un voilage discret tamise la lumière de l’après-midi.

Helena vi parlava spesso… dit-elle en plongeant son regard dans celui d’Emile.

Il mène la conversation, inarrêtable. Les mots sont proches du français. Juste assez pour qu'Olivia puisse suivre. L'accident d'Hélène, le coma, toutes les choses qu'elle a gardées pour elle. Volubile, Claudia déroule ses souvenirs : les vacances d’été d'Hélène et Giulia reprennent vie à mesure qu'elle parle. Des cadres de sa fille sont disposés un peu partout dans le salon. Il n’y a qu’elle.

Une question, puis une autre, trop vite. Tout ce qu'Emile retenait se déverse d'un coup dans ce salon qui n'a rien demandé. Elle le fixe. Il ne la voit plus.

Claudia se mord la lèvre, puis se retourne et attrape son téléphone. Du bout de l’index, elle appuie sur l'écran et le signal d'appel ne tarde pas à retentir. Pour qu'ils comprennent, Claudia prononce du bout des lèvres le prénom de sa fille. Elles discutent un instant et Olivia comprend qu'elle parle d'eux, avant de raccrocher. Sa main griffonne des chiffres sur une feuille volante.

È il numero di Giulia. Abita a Brescia, dit-elle en tendant le papier à Emile.

Le visage de Claudia se tourne vers Olivia avant d’ajouter avec un fort accent italien :

— Elle parle le français bene.

Sur le pas de la porte, Claudia les embrasse en leur répétant :

Grazie… A presto.

La porte se referme, Olivia attend que leurs pas les aient assez éloignés pour questionner Emile.

Il se tourne vers elle, fatigué.

— Elle ne savait pas grand-chose…

Il regarde la maison une dernière fois.

— J’espère que sa fille aura plus de trucs à nous raconter… Elle serait prête à nous rencontrer ce soir après son travail.

Ils redescendent la rue. Le lac apparaît après un virage, tellement lisse. D’un geste mécanique, Émile rajuste l’écharpe qu’il porte autour du cou.

A Brescia, ils arrivent à la tombée de la nuit. Giulia leur a donné rendez-vous sous les arcades de l’hôtel de ville. Le pas nerveux d’Émile résonne derrière Olivia. Des Italiens pressés traversent la place della Loggia vers un café juste à côté. Les lumières jaunâtres des lampadaires se reflètent sur le pavé humide. L’eau dégouline goutte à goutte sur les parapluies ouverts. Olivia chantonne sans y penser, les yeux fixés sur les façades ocres qui se déploient tout autour.

Elle s'arrête. Émile approche.

— Je crois que c’est elle, dit-il en faisant un geste de la tête en direction d’un parapluie rouge qui fonce vers eux.

Giulia a le même visage que sur la photo qu'Olivia a détaillée chez sa mère. Elle n’a gagné que des rides au coin de ses yeux noisette.

L’italienne les salue d’une poignée de main. Un sourire timide, froid. Elle les entraîne dans le caffè. Leurs manteaux humides tombent sur le dossier. Une odeur métallique, mêlée d'alcool et de cuisine, sature l'air. Ils prennent place près de la fenêtre embuée. Le serveur se rapproche d'eux pour prendre leurs commandes. Giulia les observe brièvement avant de leur demander dans un français parfait :

— Qu'est-ce que vous voulez boire ?

Olivia frissonne.

— Je veux bien un café.

— Moi aussi, répond Émile.

Tre caffè, grazie, dit-elle avant de retirer son écharpe et son bonnet.

— Merci de prendre le temps, déclare Olivia avec un sourire que Giulia lui renvoie poliment.

— Tu lui ressembles, déclare-t-elle à Émile, une pointe d’accent italien dans la voix. Comment va-t-elle ?

— Les médecins attendent son réveil pour vérifier les séquelles. Elle tient le coup pour l’instant.

Leurs cafés sont déposés sur la table dans un cliquetis de vaisselle.

— Ça fait presque quinze ans que je n’ai pas eu de ses nouvelles, vous savez. Qu'est-ce que vous cherchez exactement ?

Émile et Olivia échangent un coup d’œil entendu par-dessus leurs tasses.

— On voudrait simplement savoir comment elle allait, comment elle était la dernière fois qu'elle était ici.

Giulia mélange son café d’un air pensif.

— Ça fait si longtemps, j’essaie de me souvenir. Elle est venue pendant trois semaines. J’étais tellement heureuse. Vous savez, je suis fille unique. C’était une vraie amie. Je ne sais pas trop ce qui est arrivé ensuite, on s’est moins écrit, moins vues. Et puis… la vie quoi.

Elle les regarde tour à tour.

— On allait nager dans le lac toutes les deux, poursuit-elle. On filait à vélo le matin et on ne revenait que tard le soir. On se prenait pour des grandes.

— Votre mère nous a dit que la dernière semaine, son comportement avait changé, qu’elle était plus triste.

— Oui, oui c’est vrai. Vers la fin du séjour, elle venait dormir contre moi le soir, elle avait du mal à trouver le sommeil. Et puis elle n’a plus voulu aller nager. Elle me disait qu’elle n’avait plus envie, qu’elle préférait visiter des choses.

— C’est tout ?

— J’en avais parlé avec ma mère, elle m’avait dit de ne pas m'inquiéter, que la joie de mon amie allait sûrement revenir. Sa famille et son pays devaient lui manquer. Hélène m’avait parlé de toi, du lien que vous aviez.

Émile se renverse sur sa chaise sans répondre.

— Elle n'a jamais parlé d'un garçon ? D'un béguin, d'une histoire un peu compliquée ? demande Olivia.

— On a un peu flirté avec des garçons bien sûr, mais rien de bien méchant. J’aurais remarqué si elle était tombée amoureuse. On était tout le temps ensemble cet été-là.

Giulia s’arrête soudain, comme si un souvenir venait de lui revenir en mémoire. Son regard glisse vers la fenêtre.

— Attendez… il y a une journée où je n'étais pas avec elle.

Elle remue son café sans le boire. Le métal cogne contre la porcelaine.

— Un homme est venu la voir.

Émile ne bouge plus. Ses doigts se figent autour de la tasse. Le café tremble légèrement. Olivia porte le sien à ses lèvres. Il est trop amer.

— C’était un dimanche, on traînait... je crois qu’on était encore en pyjama.

Elle enchaîne.

— Hélène le connaissait bien.

Sa voix hésite.

— Enfin... je crois. Il nous a demandé si ça nous gênait qu’elle passe la journée avec lui. Qu’elle allait pouvoir voir sa cousine qui avait fait le voyage jusque là. C’était une surprise. Elle avait l'air contente à l’idée de la voir.

Émile reste immobile.

— Et après ça ?

— Après ça… Sa famille a commencé à lui manquer, comme je vous l'ai dit tout à l'heure.

Giulia vide sa tasse d’un geste pressé.

— Je ne peux pas rester très longtemps, comme je vous ai dit au téléphone.

— Vous connaissez le nom de l’homme qui est venu ? l’interrompt Émile.

Mais l'italienne secoue la tête.

Elle ne sait pas.

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