22. Le retour
Leurs pas claquent dans le grand hall. Des voyageurs se bousculent ça et là, les frôlent dans leur course, laissant derrière eux des traînées d'eau de toilette. Dans les hauts-parleurs, une voix féminine annonce le décollage immédiat du prochain vol pour Athènes.
Ils traversent couloirs et passages sans se parler, ni vraiment se voir, accompagnés par le bruit régulier de la valise d'Olivia qui roule derrière eux. Depuis la veille, une phrase leur revient en mémoire. Une phrase qui ne les lâche pas.
Un homme est venu.
Derrière les grandes baies vitrées, le ciel gris bascule lentement vers le bleu sombre. Les lampadaires éclairent le jour qui s'apprête à tirer sa révérence.
Olivia vérifie son téléphone.
— Barthélémy nous attend à l'arrêt minute.
— D'accord.
Un froid humide s'engouffre dans le hall. La pluie de Brescia les a poursuivis jusqu'à Bordeaux. Olivia remonte le zip de son manteau, ses doigts crispés sur la fermeture, et cherche au loin. Puis elle l’aperçoit. Les boucles de Barthélémy émergent au-dessus de la foule compacte, signe familier dans un paysage indistinct.
Elle sourit, fait un signe de la main pour attirer son attention. Il s'approche, une écharpe verte serrée autour du cou puis enlace Olivia avec maladresse. Avec Émile, c'est différent : une poignée de main, plus retenue.
— Vous avez fait bon voyage ?
Ils acquiescent. Les mots ne viennent pas.
— Vous voulez manger un truc avant que je vous ramène ?
— Ça ira, merci.
— On a pris quelque chose dans l'avion, précise Olivia.
Dehors, leur bouche exhale une fumée blanche. Les voitures glissent sur l'asphalte mouillé en déformant la lumière. Ils montent vite dans celle de Barthélémy, garée sur le bas-côté. Olivia pousse sa valise à l'arrière avant de mettre sa ceinture. Le cliquetis s'enclenche, discret. Une chanson démarre et, malgré le volume bas, elle reconnaît un vieux tube allemand des années 80.
— T'as pas autre chose ? dit-elle en grimaçant.
— Non, faudra t'y faire, répond Barthélémy avec un clin d'œil dans le rétroviseur. My car, my rules.
Sur le siège passager, Émile ne tient pas en place. Son pied bat la mesure d'un rythme qu'il n'écoute pas vraiment. Les gouttes filent à l'horizontale sur la vitre. La voix de Peter Schilling s'élève, lointaine. Barthélémy chante à voix basse. Olivia suit du doigt une traînée d'eau et le froid lui saisit la peau. Elle frissonne. Dans le reflet, elle aperçoit les mains d’Émile, enfouies dans ses poches, serrées. Martèlement irrégulier des clignotants. Les lumières de Bordeaux se reflètent dans l'asphalte détrempé. Barthélémy demande où les déposer. La voix d’Émile s'élève à nouveau.
— Derrière chez Hélène, vers la basilique, c'est bon ?
— Pas de souci. Olive ?
— Tourny, ça t’embête ? Sinon je peux rentrer à pied, je ne suis pas loin…
— Raconte pas n’importe quoi, je te ramène.
Elle s'enfonce dans son siège. La voiture ralentit aux abords d’une place et Émile indique sa Clio, garée un peu plus loin. Barthélémy s’arrête à sa hauteur, met ses warnings. Olivia en profite pour descendre et prendre la place d’Émile. En le croisant, elle cherche son regard. Il ouvre la bouche comme s’il allait lui dire quelque chose mais finit par se raviser. À la place, il lui tend sa joue — rugueuse — pour lui dire au revoir.
— Tu me tiens au courant, d’accord ?
Il murmure un « ouais » peu convaincant. Elle est sur le point d’ajouter quelque chose quand un coup de klaxon retentit derrière elle. Émile lui fait une petite tape sur le bras.
— Merci.
Elle claque la portière. La voiture démarre, éclabousse le trottoir.

Annotations