23. Le souvenir

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Émile est rentré chez lui sans savoir comment. De la route, il n'a aucun souvenir précis, et c'est justement ça qui l'inquiète : cette incapacité à se rappeler comment il a fait pour revenir. Dans la cuisine, Bourgogne a levé la tête puis s'est approché, ses pattes tapotant doucement le carrelage. Émile a plongé sa main dans l'encolure chaude. Une odeur d'épices flottait encore dans l'air, mêlée à celle, plus tranchante, du spray à l'eucalyptus de sa mère. Des éclats de conversation s'échappaient du salon. Près du feu, son père fumait. Sa mère avait les mains sur ses yeux fatigués.

— Oh, tu es là Émile... je suis désolée, on ne t'a pas attendu...

— T'inquiète, maman.

— Je dois avoir des restes dans le frigo.

— Ça ira.

Son père gardait les yeux rivés sur les dessins du tapis abîmé par le temps. Sa mère a posé une main sur son poignet. Il a fini par relever la tête.

— Tu seras là demain ? J'aurai peut-être besoin d'un petit coup de main.

— Pas de problème, papa.

— Merci. Tu veux boire un truc ?

Émile a accepté. Son père lui a tendu un verre de whisky. Le liquide tourbé s'est étalé sur ses papilles avant de couler comme une brûlure dans sa gorge.

— Tu es allé voir Hélène ce week-end ?

— Non. Vendredi matin seulement.

— On l'a vue hier, a raconté la mère, la voix plus aiguë. Ses blessures vont mieux.

Du même geste rapide, le père et le fils ont porté le verre à leurs lèvres.

La mère a poursuivi, mais cette fois dans un murmure quasi imperceptible.

— Je suis presque sûre de l'avoir sentie bouger.

Le père a secoué la tête.

— T'en sais rien.

Puis, à l'intention d’Émile.

— Rien du tout... Elle imagine. Mais sa tête, ça va mieux.

Émile a esquissé un sourire puis s'est levé.

— Merci pour le verre.

Les marches de l'escalier ont grincé sous son poids. Devant la porte fermée de la chambre d'Hélène, il a marqué un temps. A peine. Puis il a continué. Dans sa chambre, le temps s'était déposé partout : sur le plafond jauni, sur les taches qu'il suivait enfant du regard, sur le papier peint qui se détachait lentement. Les volets mal fermés tapotaient sur le chambranle de la fenêtre. Rien n'avait changé.

Il a sorti son portable pour vérifier Messenger, n'y trouvant que le message d'une fille qu'il voyait là-bas, en Nouvelle-Zélande. Quelques nouvelles et un emoji coeur. Maëlle, elle, ne lui avait toujours pas répondu.

Il a verrouillé son écran en soupirant, avant de se diriger vers la salle de bain, évitant les lattes qui couinaient - réflexe qu'il avait gardé de son enfance. La porte était grande ouverte sur une douche à l'italienne qui avait été installée dans l'ancien placard, lorsqu'il avait sept ou huit ans. Les joints avaient jauni depuis mais cette pièce tranchait toujours avec le reste de la maison. Il s'est passé un peu d'eau fraîche sur la visage et a commencé à se raser. De la mousse industrielle s'échappait une odeur mentholée qui a aussitôt rempli la pièce. Émile passait le rasoir au plus près de sa peau, tapotait le rebord du lavabo d'une série de bruits mats. La buée s'étalait peu à peu sur le miroir, un mince filet d'eau continuait de couler. Il s'est essuyé le bas du visage avec une vieille serviette rêche. Le verrou, qu'il a effleuré du bout des doigts avant de le faire pivoter, n'avait pas toujours été là. Hélène l'avait réclamé pendant des mois. Le père avait fini par l'installer, un samedi matin, après une dispute qui avait fissuré le mur.

Les deux mains posées à plat sur le mur, l'eau ruisselait sur son crâne, le long de sa nuque endolorie.

Paupières fermées, quelque chose lui revient. Diffus.

Il a sept ans et le cerisier de sa fenêtre est en fleurs. Il s'est réveillé tôt et il descend à l'heure où la maison dort encore. Bol breton à l'oreille ébréchée, Cheerios, lait demi-écrémé, la bouteille bleue. Lecture silencieuse des jeux au dos de la boîte. Sa mère le rejoint, les autres suivent. Ronan passe boire un café.

Hélène traîne souvent dans son lit le matin quand elle revient de pension. Elle est longue de partout, des jambes, des bras, des cheveux et disparaît pendant des heures dans sa chambre. Pour lire, pour travailler. Parfois Emile lui demande de venir jouer aux playmobils avec lui. Mais elle grandit, et ce qui l'amusait des heures entières ne la fait désormais rire que quelques minutes. Il grappille ce qu'il peut. Alors dès qu'il a fini son bol, il remonte, et s'installe juste devant la porte de sa chambre. Une minute, rien qu'une minute, dis oui s'il te plaît. Il a construit un commissariat avec ses playmobils et imite avec beaucoup de sérieux le bruit de l'hélicoptère qu'il a eu pour son anniversaire. Puis, enfin, le grincement de la porte. Hélène approche son visage par l'embrasure.

— ça va lapin ?

Émile sourit, l'hélicoptère en suspension entre ses mains.

— Tu viens jouer avec moi ?

— Je vais me laver là. Après mon petit-déjeuner si tu veux.

Après. Oui. C'est très bien après.

Derrière la porte de la salle de bain, l'eau ruisselle. Il a cessé ses imitations, et joue sans bruit maintenant, parce qu'il guette la fin de la douche, le pas léger de sa sœur. Pour ne pas la rater. Il pense à tout cela quand une ombre rapide passe dans le couloir, une ombre qui ne fait pas la différence entre les lattes qui grincent et celles qui ne grincent pas. Émile passe la tête. Une silhouette allongée ouvre la porte. Il l'observe se glisser dans la pièce avant de refermer.

L'eau continue de couler, régulière, indifférente.

Émile, invisible, cligne des yeux.

Il retourne à son hélicoptère.

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