24. Le grand-frère

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Elle a reçu son appel quelques jours plus tôt. Une voix posée, sans détour, comme toujours.

— Je vais venir passer le week-end au cabanon, ça t'embête pas ?

— Bah non, c'est pas chez moi.... Pourquoi tu me demandes ?

— Ordre de maman, comme t'y vas toutes les semaines....

— Il est tout à toi, bien sûr.

À l'idée de ne pas y aller, quelque chose s'était resserré en elle. Elle avait même envisagé d'appeler Barthélémy pour gratter quelques heures en plus. Mais à l'autre bout du fil, son grand-frère avait toussoté.

— Non, mais... j'aimerais bien que tu sois là.

— Ah, alors parfait.

Un blanc s'est installé. Olivia n'avait plus l'habitude de partager quoi que ce soit Gaspard. Un week-end entier... Quelle mouche le piquait ?

— Je serai accompagné...

De plus en plus louche.

— Mais t'es sûr que tu veux que je sois là ? Ça ne me gêne pas de rester à Bordeaux.

Il a insisté.

— J'aimerais vraiment que tu la rencontres.

Depuis, Olivia attend dans l'appartement presque vide que l'horloge du four indique 19h30, l'heure à laquelle Gaspard et Léa sont censés arriver. Elle a hésité longtemps à aller les chercher à la gare, mais il a balayé sa proposition d'une phrase.

— T'inquiète, on prendra un taxi.

Plusieurs fois, elle se regarde dans le miroir, réajuste sa tresse, étale du fond de teint sur sa cicatrice, puis recommence, de face, de côté, de trois quarts cherchant l'endroit où la lumière accroche moins la peau abîmée. Elle insiste. Trop. Du bout du doigt, elle essuie, puis reprend. Tapote les coussins du plat de la main, jette un coup d'oeil à la fenêtre entrouverte. Chaque voiture qui ralentit la fait se redresser.

Léa.

L'image vient sans qu'elle la convoque - une fille à l'assurance nette et aux ongles impeccables. Gaspard l'a rencontrée en école de commerce. Olivia n'a jamais pu supporter les amis de Gaspard : trop parfaits, trop bruyants, trop sûrs d'eux. Trois ans les séparent tous les deux. Trois ans de rien, trois ans de tout. Elle se souvient de son regard. T'es jolie petite sœur, tu veux pas faire un effort ?

Non.

Elle repasse une dernière fois sur sa pommette. Le fond de teint accroche mal.

Tahiti lui revient sans prévenir - la chaleur, le sel, les journées sans fin - puis Bordeaux, l'appartement de sa grand-mère, cette chambre qu'elle occupait sans jamais y être. Elle devait partir. Prépa, Celsa. Tout était prêt.

Elle fixe son reflet. Rien n'a suivi. La cicatrice reste là. Elle a beau lisser, recouvrir, atténuer - la lumière finit toujours par la retrouver.

La sonnerie aiguë de l'interphone résonne dans l'entrée. Il insiste, à la Gaspard, plusieurs coups entrecoupés d'impatience. Elle répond troisième gauche presque automatiquement, puis appuie sur le bouton. Devant la porte, elle reste un instant immobile. Elle écoute. Elle guette. Le pas lourd de son frère dans l'escalier. Plus léger, derrière, celui de celle qui l'accompagne. Léa. Lé-a. Elle étire les voyelles dans sa tête. Bonjour. Solennelle. Bonjour. Enjouée. Bonjour. Plate.

— Yo, p'tite sœur. Putain j'avais oublié qu'il n'y avait pas d'ascenseur...

Il l'enroule aussitôt d'une odeur d'eau de Cologne avant d'attraper la main de la fille derrière lui. Cheveux bruns tirés en queue de cheval, sourire timide, ongles nus.

— Voici Léa, ma copine. Olivia, ma petite sœur.

Elles se font la bise. Léa en fait trois.

— Je sais, c'est bizarre, mais tu vas t'habituer, lui confie Gaspard en passant devant elle pour entrer.

— Y a les cartons de livres à mettre dans le coffre...

Il est plus de vingt-et-une heures lorsqu'ils garent la 206, pleine à craquer, devant le cabanon. A vingt-deux heures, ils mangent une pizza, un verre de vin à la main, les bras encore lourds des cartons qu'ils ont portés.

— Ca t'embête si on prend la chambre des parents ?

— Non, vas-y.

— Tu dors où, toi ?

Olivia désigne la petite chambre au lit superposé d'un mouvement de menton. Il lâche un rire bref, déjà ailleurs, et remplit les verres presque vides.

— Bon, petit programme demain : Léa, je te fais visiter notre petit paradis. Marché, on se prend des huîtres pour le déjeuner avec le petit vin blanc qui va bien. Et on se fait quelques vagues dans l'aprem.

Quelques vagues.

Olivia relève à peine les yeux.

Olivia, tu viens, avec nous.

J'aimerais bien montrer à Léa.

Olivia ?

— Ouais. Si tu veux, je peux te prêter ma planche Léa. On doit faire à peu près la même taille.

Elle lui adresse un sourire d'une gentillesse presque féroce.

— C'est con, prends la tienne, Léa peut très bien prendre celle de Paul.

— Je vais rester sur le sable, je pense.

— Mais attends, c'est dommage, viens avec nous, comme ça tu lui montres aussi.

Léa secoue légèrement la tête, sans le regarder.

— Insiste pas...

— Ok, ok.

Il attrape son téléphone qui vibre dans sa poche.

— C'est Jean-Eudes, je reviens.

D'un coup de main assuré, Gaspard déverrouille la baie vitrée et sort sur la terrasse. Olivia suit ses allers-retours. En face, Léa essaie de ne pas regarder. Malgré elle, ses yeux reviennent quand même, brièvement, sur la cicatrice.

Lé-a.

— Il t'en a parlé ?

— De quoi ?

— Ca.

Olivia passe l'index sur sa joue.

— Oui.

— Il t'a dit quoi exactement ?

— Bah... que... t'avais...

— Que t'avais eu un accident, coupe Gaspard en rentrant.

Il s'assoit, pose son téléphone sur le bord de la table.

— Et que depuis... tu tournes un peu en rond.

— Qu'est-ce que t'en sais ? T'es pas là pour voir.

— J'en sais assez.

Il hausse à peine les épaules.

— T'as lâché ta prépa, tes projets. T'as même pas tenu une semaine en licence de langues. Licence de langues, meuf...

— Garde ta condescendance pour toi. J'ai pas besoin d'un diplôme d'école de commerce pour réussir dans la vie.

— C'est pas ce que j'ai dit.

Le silence retombe. Léa boit une gorgée de vin, trop vite.

— Tu fais quoi, maintenant ?

— Je suis projectionniste dans un cinéma.
Olivia arrache un morceau de croûte de pizza du bout des doigts.

— Ah... c'est super.

Gaspard pianote un instant sur son téléphone avant de relever les yeux vers elle.

— Tu vas faire ça longtemps ?

— Arrête.

— Tu comptes faire quoi quand l'appartement de Mamie sera vendu ?

— Je sais pas.

Et elle répète, plus bas. Je sais pas. Sur le visage de Gaspard s'affiche une expression qui ne lui ressemble pas.

— Le cinéma va peut-être fermer, lâche-t-elle.

— Pourquoi ?

— Ma boss a eu un accident de voiture.

— Ah merde.

— Elle est dans le coma.

Olivia baisse les yeux. Le verre tremble légèrement dans sa main.

— Putain...

— Ouais.

Elle essuie ses joues d'un geste rapide, comme si ça pouvait suffire. Léa lui tend un mouchoir.

— Voilà, donc je viendrai pas surfer demain.

— Ouais, non, t'inquiète pas pour ça, répond Gaspard.

Sa main tombe sur son épaule, maladroite.

— Mais pour les huîtres, ajoute-t-elle en reniflant, je suis chaud.

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