25. Blossac
Elles sont assises de part et d'autre de la fontaine ronde du parc de Blossac. Au bout du chemin, une lourde grille noire en fer forgé découpe l'horizon. Derrière elle, le centre-ville de Poitiers suffoque dans une chaleur blanche. Maëlle a retiré ses sandales et attrape sans y penser des grains de sable avec ses orteils. En face d'elle, Hélène est perchée sur le rebord de pierre, une jambe repliée sous elle, sa fiche Bristol, légèrement gondolée par l'humidité du jet d'eau qui s'agite derrière elle.
— Bon, t'es prête ? demande Maëlle.
La fiche est tiède quand Hélène la lui tend.
— Guerre froide ?
— 1947 - 1991.
— Chute du mur ?
— 9 novembre 1989.
— Construction ?
Hélène hésite quelques secondes, un silence s'étire entre elles, vite rempli par les cris aigus des hirondelles. D'un geste automatique, elle passe son index sur le petit bouton de fièvre qui a éclos au-dessus de sa bouche il y a quelques jours.
— Août 1961.
— Le 13, précise Maëlle.
— Le 13, répète Hélène aussitôt, la voix plus basse que tout à l'heure.
Elle reprend la fiche, en scrute la petite écriture fine recouverte de surligneurs de différentes couleurs. Maëlle la voit murmurer la date du bout des lèvres pour la figer dans son esprit.
Une sonnerie les interrompt. Hélène sursaute à peine. Elle glisse la main dans la poche de son short et en sort son Nokia gris. Le clapet s'ouvre dans un bruit de plastique sec. Les yeux plissés pour lire le message sur l'écran vert, la main relevée pour se faire de l'ombre. Ses sourcils se froncent, à peine. Elle presse ses lèvres l'une contre l'autre avant que ses pouces ne se mettent à taper. Bruit régulier des doigts qui appuient sur les touches, trois fois pour c, trois fois pour o, deux fois pour u. Puis s'arrête, efface, recommence.
Maëlle regarde ailleurs, par habitude. Le martèlement des touches continue.
Hélène referme le téléphone d'un claquement sonore.
— On pourra pas réviser vendredi. C'est Ronan qui vient me chercher.
Maëlle ramasse un caillou entre ses doigts.
— A quelle heure ?
Hélène hésite.
— Juste à la fin des cours.
Elle glisse le téléphone dans sa poche, le regard tourné vers la grille. Puis elle se retourne vers Maëlle avec un sourire.
— Tu veux un malabar ?
Le papier colle aux doigts et l'odeur sucrée qui s'échappe du bonbon rose et bleu recouvre totalement celle de l'eau. Hélène mâche tout en collant le tatouage sur l'intérieur de son poignet. Une bulle éclate.
— Tu viendrais une semaine en juillet ? Mes parents bossent tout le mois, c'est un peu mortel. Mais y a une piscine.
— J'aimerais trop. Faut que je demande.
Un sourire discret passe sur le visage d'Hélène, presque effacé. Elle passe la langue sur ses lèvres, puis sort un petit tube de baume qu'elle applique d'un geste agacé.
Maëlle imagine l'appel que passera sa mère dans la cuisine, le téléphone coincé entre l'épaule et l'oreille. Elle épiera discrètement, de l'autre côté de la cloison, ce que les deux femmes échangent, la façon dont elles se flairent par exclamations interposées, par questions indirectes. Elles ne se sont jamais vues, mais chacune se figure déjà l'autre à travers les récits accumulés. Quelques minutes seulement passeront avant de raccrocher, de déclarer. Très sympa. Ce sera le tampon, le passe-droit, le visa.
Le soleil descend derrière les arbres. L'ombre de la grille s'allonge peu à peu dans la grande allée.
— La première chez toi !
Hélène part sans prévenir, déployant ses grandes jambes déjà brunies par le soleil. Maëlle la suit et les graviers accrochent sous leurs semelles, laissant derrière elle un léger nuage de poussière. Un dernier regard sur la ville en contrebas avant de dégringoler les marches en pierre. Elles s'arrêtent hors d'haleine devant le passage piéton. De là où elles se trouvent, les œils-de-bœuf de la maison de Maëlle se devinent déjà, coincée entre un fleuriste et un cabinet médical dont la plaque dorée reflète le soleil de juin. Le bonhomme passe enfin au vert et elles continuent leur course jusqu'au portail métallique qui grince en s'ouvrant. Dans la cuisine, l'air frais les fait frissonner. Ouverture du congélateur dans lequel dorment des Mister Freeze. Un rouge pour Hélène, un marron pour Maëlle. Au coca, son préféré. Elles décident de les siroter sur les petites marches du perron. La maison est vide et silencieuse. Ses parents travaillent, ses frères et sœurs sont depuis longtemps partis faire leurs études.
— C'est marrant, y a jamais personne dans ta maison, constate Hélène. Chez moi, c'est l'inverse. Y a tout le temps quelqu'un.
Le Mister Freeze lui coule entre les doigts. Elle ne s'en rend pas compte.

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