26. Maëlle
Émile l'attend, assis sur la terrasse du jardin public, le regard dans le vague, tourné vers les passants qui déambulent. Il ne la voit pas tout de suite, absorbé ailleurs - Maëlle n'a pas besoin de chercher pourquoi. Elle ralentit en s'approchant. Ses doigts restent un instant accrochés à la bandoulière de son sac. Elle a mis un peu de temps à répondre à son message, trop choquée peut-être par l'annonce du coma de sa plus vieille amie. Elle l'a finalement remercié de l'avoir tenue au courant.
Je vais essayer de venir à Bordeaux pour aller la voir très vite. Je suis hyper choquée. Oui j'avais de ses nouvelles, j'allais souvent la voir à Londres quand elle y travaillait, et elle est venue habiter chez moi au moment de son burn-out. Quand j'ai déménagé pour changer de job, c'est elle qui a récupéré mon appart. On ne s'écrivait pas tout le temps, mais on ne se lâchait pas. Bises, Maëlle.
La réponse d'Emile n'avait pas tardé à venir.
Tiens moi au courant quand tu passes, j'aimerais bien qu'on se voie. Personne dans la famille n'était au courant qu'elle était revenue. Bises.
Deux semaines plus tard, la voilà. Elle avait oublié comme le mois de février peut être doux ici, un avant-goût de printemps pendant lequel on vit en veste légère, alors qu'elle porte encore sa doudoune à Paris. Sentir le soleil sur sa peau lui serre le ventre. L'attrait parisien du début s'est dissous en une lassitude sourde. Les jours se répètent au rythme des arrêts de la ligne 1 et la traversée des Quatre Temps sous la lumière des néons.
Elle est arrivée la veille dans un train qui débordait. Des gens comme elle, qui se ruent gare Montparnasse le vendredi soir, saturés par la capitale, pour aller respirer ailleurs. A l'hôpital dès ce matin pour retrouver son amie, et lui raconter, sans attendre de réponse, ce type qu'elle aimait bien mais qui l'avait finalement larguée parce que ce n'était pas ça. Comme si de rien n'était. Comme si le sourire d'Hélène allait revenir et marquer la fossette de sa joue droite, souligner sa dent de devant, légèrement décalée.
Elle s'approche avec lenteur. Elle est avance, mais lui aussi. De loin, il lui paraît presque mignon, et ça lui fait bizarre, elle qui l'a connu avant même qu'il ne devienne adolescent, quand elle allait chez eux en vacances. La campagne d'Hélène avait un goût de fantastique. Les animaux, les vignes, les parents toujours affairés et leurs virées à vélo pour aller acheter des bonbons au PMU du village d'à côté. Les après-midi passées dans la piscine hors sol installée par le père d'Hélène des années plus tôt, étendues sur des serviettes en alternant magazines sans cervelle et vrais livres - parce que, quand même. Quand elles ne se voyaient pas, elles s'écrivaient de longues lettres ou se parlaient sur MSN le week-end. Une conversation ininterrompue, malgré les journées passées ensemble dans le même établissement privé. Puis elles avaient grandi, déménagé, s'étaient moins écrit. L'amitié demeurait, intacte - celle des confidences adolescentes, qui n'arrivera jamais à la cheville des amitiés nouées à l'âge adulte. Malgré ses talons hauts et ses sacs à deux mille balles, Maëlle savait reconnaître d'un regard la campagnarde qu'Hélène s'obstinait à dissimuler. Elle venait pour de courts week-ends, prenait le Mérignac-Luton et la rejoignait à vingt-trois heures, en train de boire avec ses collègues pétés de thunes. L'évolution, elle l'avait vue en filigrane : la maigreur d'Hélène, son visage tendu, aux aguets, les histoires qu'elle collectionnait sans y croire. C'est ça qu'elle doit raconter à Émile, ce ça qu'il ne sait pas encore.
Maëlle s'arrête à quelques mètres de lui, lui adresse un regard appuyé et - quand il relève enfin la tête - un sourire gêné. Il se lève aussitôt, manque de renverser la chaise en fer forgé sur laquelle il est assis, et lui fait la bise, la main posée sur son épaule.
— Ça va ? demandent-ils en même temps, dans un chœur maladroit qui les fait sourire.
Émile balaie le parc du regard.
— C'est sympa ici, je ne suis jamais venu.
— C'était notre QG avec Hélène.
— Quand elle est revenue ?
Maëlle hoche la tête. Ça y est, le vif du sujet déjà. Et pourtant, les questions qu'elle attend tardent à venir. Émile hésite, cherche le serveur des yeux et lui fait un signe de la main.
— Tu veux boire quoi ?
— Un coca zéro.
Il le commande avec un demi d'une bière locale. Elle parle du beau temps.
— Ouais.
Le serveur revient, dépose le coca - paille et tranche de citron - et le demi sur un sous-verre Affligem. Elle sirote une gorgée, tandis qu’Émile en avale deux. De la mousse lui reste sur la lèvre supérieure ; il l'enlève d'un discret coup de langue avant de la regarder, enfin.
— Tu disais dans ton message qu'Hélène avait fait un burn ?
— Tu ne savais pas ?
Émile secoue la tête.
— Elle s'est trop mis la pression je crois. Son boss n'était pas un tendre non plus. De toute façon dans ce milieu-là, si tu joues pas au requin, tu finis par te faire bouffer.
Elle attrape la paille, la fait tourner dans son coca. Émile s'interrompt, il attend la suite.
— Je suis venue la voir un week-end, en général j'y allais deux fois par an. Je l'ai retrouvée dans un tel état de nerfs... Elle m'a littéralement pleuré dessus pendant quarante-huit heures. Ça faisait des mois que je m'inquiétais.
— Comment ça ? demande-t-il.
— Elle s'était enfermée dans le travail. Elle me répétait tout le temps qu'elle n'avait pas le temps, ne mangeait presque rien. Elle s'était trouvé un mec qui lui faisait peur. Vraiment peur.
Les poings d’Émile se resserrent autour de son verre.
— Cette fois-là, je lui ai dit qu'elle ne pouvait pas continuer comme ça, qu'il fallait qu'elle fasse une pause. Elle n'a pas voulu m'entendre. Je suis repartie le dimanche soir. Le lundi, elle m'appelait en pleurs depuis son bureau. Le soir même, elle était chez moi. Elle n'est jamais repartie.
Le téléphone d’Émile se met alors à vibrer sur la table. Il jette un coup d’œil sur l'écran avant de le verrouiller pour faire cesser le tremblement. Maëlle sent sa nuque picoter.
— Je l'ai croisé à l'hôpital ce matin, fait-elle en désignant le téléphone d'un mouvement de tête.
— Ah oui ?
— Il ne m'a pas reconnue, je crois. Mais tant mieux.
— Pourquoi tant mieux ? s'étonne Émile.
— Il m'a toujours mise mal à l'aise. Je crois qu'il ne m'aimait pas beaucoup...
Elle se tait soudain, attrape son verre et boit le coca à la paille en regardant derrière Émile, une maman avec sa poussette et son gros ventre rond. Le brouhaha de la vie en fond sonore. Elle le revoit lui, toujours en train de faire la gueule, le téléphone greffé à l'oreille pour se donner de l'importance, la chemise trop ouverte laissant deviner les poils de son torse. Elle réprime une grimace.
— Qu'est-ce qui te fait dire ça ? demande Émile, l'air grave.
— Je ne sais pas. Il ne me parlait jamais beaucoup, comme s'il aurait préféré que je ne sois pas là.
Encore une gorgée glacée.
Les branches bougent sous le vent.
— Une fois, on était allé acheter des bonbons avec Hélène. Il était tard, et on avait mangé ceux qui donnent la langue bleue. Tu dormais de l'autre côté du couloir. On parlait tout bas, lumière éteinte, pour que personne ne nous entende. J'étais installée sur un matelas au pied du lit d'Hélène, il y avait juste un espace pour mettre un pied.
Sa main entoure le verre de coca. La tranche de citron flotte, indifférente.
— La porte s'est ouverte.
Elle se tait. Le battement de son cœur remonte aussitôt, jusque dans les tempes.
— J'ai posé ma main sur ma bouche pour cacher le bleu, et je me suis tournée de l'autre côté, les yeux fermés. Je voulais qu'il croie que je dormais. J'avais peur... je ne sais pas de quoi en fait. Qu'il m'engueule, peut-être.
La lumière oblique du couloir découpe un morceau du matelas. Les pas s'approchent, tout près d'elle. Sa voix, juste là, trop basse pour qu'elle entende. La réponse d'Hélène - inaudible.
Quelque chose reste là, coincé dans la nuit.

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