27. La carte postale

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Debout face à la fenêtre, les mains nouées derrière la nuque, Émile balaie les meubles défraîchis du regard. Une couche de poussière les grise un peu plus chaque jour. Sa main accroche le battant de la fenêtre qui s'ouvre dans un froissement épais. Il a plu la veille et le soleil d'aujourd'hui fait remonter l'odeur d'humus jusqu'à ses narines. Les bras appuyés au chambranle, il fixe la parcelle de vignes qui descend en contrebas. Un courant d'air fait soudain claquer la porte de la chambre d'Hélène. Son cœur cogne, sec. Il attend, comme avant, la voix grave et tendue de son père prêt à l'engueuler.

Mais son oreille se heurte au vide. Rien. Personne ne viendra. Ses parents vaquent, ailleurs.

Émile frissonne, hésite à refermer la fenêtre, puis, au dernier moment, se ravise. Ses yeux parcourent la chambre d'Hélène. Il cherche. Sa première tentative à son retour d'Italie est restée vaine, mais il n'a pas été assez loin, il le sent. Il n'osait ni ouvrir les tiroirs, ni feuilleter les livres.

Pourtant il en est sûr : la carte postale d'Eva est là, quelque part.

Pendant une fraction de seconde, il se demande s'il n'invente pas, si la carte date bien de cet été-là, et pas d'un autre. Après tout, elle y est allée plusieurs fois, il a pu aisément tout mélanger.

Et pourtant.

L’été où Hélène est partie chez Giulia lui revient avec une précision presque douloureuse. Au milieu de ce mois d'août pourtant promesse de vacances, l'Italie était venue amputer leur famille de son membre préféré. Pour le consoler, Hélène lui avait promis d'écrire. Une carte par jour, avait-elle dit en riant, comme si c'était un jeu.
Il avait dix ans et guettait la postière chaque matin. Parfois rien, parfois plusieurs cartes d'un coup, qu'il étalait devant lui comme des trésors. Cette irrégularité le déstabilisait plus que l'attente elle-même. Mais il savourait. L"écriture ronde, les timbres Poste Italiane, les phrases répétées qui finissaient par dessiner une routine rassurante. Le soleil, les glaces, le lac. Toujours les mêmes mots, et pourtant jamais les mêmes. Embrasse tout le monde pour moi. A très vite. Ta grande sœur qui t'aime.

Ce jour-là est arrivé après plusieurs jours sans rien. Depuis son poste d'observation, il a entendu le cliquetis métallique de la boîte aux lettres, suivi d'un froissement léger. Il est descendu presque en courant. Une seule carte, qu'il a lue debout, sans prendre le temps de s'asseoir. Une première fois, puis une deuxième, plus lentement, en s'arrêtant sur chaque mot. Quelque chose clochait. Il a regardé la signature. Ce n'était pas Hélène. C'était Eva. Il est resté là un long moment, sans bouger, la carte entre les mains, avant de monter dans la chambre de sa sœur. Il l'a posée sur le bureau, à côté de la pile déjà là : une revue à laquelle elle était abonnée, une lettre de Maëlle, une enveloppe du lycée. Il l'a alignée soigneusement avec les autres. Depuis son retour de San Felice del Benaco, il cherche à se rappeler des mots. Mais ils se dérobent.

Dans le tiroir du bureau qui ferme mal, Émile ne retrouve que de vieux stylos ainsi qu'un agenda du collège parsemé de cœurs et de petits mots écrits par ses copines de l'époque. Big bisous bien baveux belle blonde. Il a déjà regardé là la dernière fois, ses doigts parcourent pourtant le fond du tiroir. Il veut être sûr. Dans la bibliothèque, une pochette avec de vieux cours d'histoire qu'il feuillette nerveusement. Il grimpe sur la chaise, vérifie le haut des placards maculés de gris.

Sous le lit. Derrière le lit.

La bibliothèque encore, et son armée de livres dans lesquels Hélène aimait se réfugier - elle y trouvait un remède pour tous les maux. Comme un apothicaire, elle passait en revue sa collection en tapotant sur la tranche de chacun.

— T’as un chagrin d’amour ? Lis Sagan, disait-elle les yeux plein de compassion.

— T’as raté un devoir ? Lis Camus, proposait-elle encore.

Les paupières closes, il murmure, presque malgré lui :

— Qu’est-ce qu’on lit quand sa sœur est dans le coma, Hélène ?

Il la revoit allongée sur le ventre, les pieds nus dépassant du lit, la fenêtre grande ouverte sur la chaleur de juin. Une autre fois, les genoux ramenés contre elle, le visage enfoui dans l'oreiller, étouffant des sanglots qu'elle pensait inaudibles.

Assis sur le lit, ses yeux s’arrêtent sur de vieilles encyclopédies qu’elle avait chinées avec lui dans une brocante. Il se lève, les observe avant de tendre sa main pour prendre la première, la plus à gauche. Elles sont toutes de la même couleur rouge hémoglobine. Rien ne les distingue les unes des autres si ce n'est le numéro en bas, juste en dessous du planisphère doré. Ils avaient trouvé cinq tomes sur les vingt-et-un existants, se promettant chaque année de compléter la collection, parcourant les brocantes estivales avec une compulsion quasi-obsessionnelle. Émile venait parfois - pendant qu'Hélène était à l'internat - en consulter une. Elles le happaient souvent, la voix de sa mère résonnait dans l'escalier. Émile, à taaaable. Et il refermait le volume d'un coup sec qui faisait voltiger quelques grains de poussière dans la lumière du soir. Il s'arrête sur le numéro quatre - son préféré - et se souvient d'une carte des constellations qu'il passait des heures à contempler. Il caresse la tranche, fébrile avant d'ouvrir le volume. Mais à l'intérieur, les pages ont été découpées. Il ne comprend pas tout de suite. Ses doigts glissent le long des bords découpés au cutter : Hélène a creusé un trou dans lequel elle a glissé une enveloppe kraft froissée gonflée par ce qui semble être des photos ou des cartes. Une date est rédigée de la même écriture ronde qu'elle avait lorsqu'elle était lycéenne. 2002 – 2003. Il referme, trop vite. Le volume tombe sur le lit. Un autre déjà entre ses mains, avec au centre, la même découpe, la même enveloppe, une date différente. 2001-2002. Son coeur cogne un peu plus fort maintenant, son souffle est court. Il referme, jette, un autre. Puis encore un. Volume 2.

2005-2006.

La voilà.

Et il attend.

Bloqué.

Il s'assoit, tremblant, et d'une main hésitante, ouvre l'enveloppe. Le contenu s'étale sur le lit : quelques cartes signées Giulia, des lettres de Maëlle encore dans leur enveloppe Diddle, une de sa marraine, et enfin, la carte d’Eva.

Les bords sont cornés, le haut abîmé par un trou de punaise, preuve qu'Hélène l'a sûrement accrochée pendant un temps quelque part au-dessus de son bureau, comme elle avait l'habitude de le faire. Eva a écrit son petit mot avec des stylos de couleur. Turquoise, violet, rose. La carte est parsemée de cœurs multicolores.

Coucou ma cousine chérie,

Plein de bisous du centre où mon père m’a envoyée passer les vacances pour perfectionner mon anglais. ça va être long trois semaines sous la pluie ! J’aurais préféré l’Espagne... J’espère te revoir vite, je t’embrasse fort ma belle.

Eva qui t’aime.

Elle n'a pas écrit la date, et ses yeux se plissent pour décrypter celle qui est inscrite sur le tampon de la poste. La carte à quelques centimètres de lui, il finit par lire : 11 août 2005.

Malgré l'air frais qui s'engouffre dans la pièce, la chaleur lui montre au visage. Une fine pellicule de sueur colle à ses tempes. Il se relève, observe au loin les vignes encore mortes de l'hiver. Ses doigts lâchent la carte, trop vite. Elle retombe sans bruit sur le sol. L'image s'affiche.

Une abbaye aux pierres blanches tranche sur un paysage trop vert.

Irlande. Connemara.

Un goût de fer monte dans sa bouche. Il passe sa langue contre ses dents.

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