28. La thérapeute

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Cette nuit, j’ai fait un cauchemar affreux.

Tu as levé les yeux de ton café, encore un peu endormie.

Je jouais à l'aire de jeux. Je voulais me balancer, mais mes pieds restaient coincés dans le sol, comme dans du sable mouvant. Et quand j’ai baissé les yeux, j’ai vu plein de serpents. Plein. Ils s’enroulaient autour de mes chevilles.

Ton regard a traversé la pièce jusqu'à Papa. Il venait d’appuyer sur le bouton de la machine. La cuisine s’est remplie d’un bruit assourdissant. Quand le calme est revenu, tu as simplement dit que j’étais une pauvre douce. Comme ça : ma pauvre douce. Embêtée. Empétrée comme moi sur le tapis de serpents.

Plus tard dans la semaine, tu m’as dit que tu avais pris un rendez-vous pour aller voir une dame qui fait du bien. La colère est montée d’un coup. J’en avais assez des rendez-vous. J’avais déjà vu trop de dames.

Mais c’était un mensonge Maman. Je ne veux plus en parler.

Tu as hoché la tête et tu t’es mise à ma hauteur.

C’est pour tes cauchemars, ma chérie. Tu en fais beaucoup. Je vois bien que ça t’embête. Cette dame peut t'aider à en faire moins. Tu serais d'accord ?

J’ai pensé aux serpents. A leurs corps autour de mes jambes. Alors j'ai dit oui.

J’ai raté toute une matinée d’école pour y aller. Et ça m'allait bien.

La dame travaillait dans une petite salle, avec un bureau couvert de post-it et un canapé bleu. Elle m’a fait asseoir près d'elle, puis a tiré un petit banc pour mes pieds. Elle parlait de mon corps comme d'une maison où il fallait se sentir bien. Elle m'a demandé si j’allais bien, si j’avais des copines. J’ai dit que oui mais qu’il y en avait une qui m’embêtait parce qu’elle faisait sa chef.
J’ai parlé de mes cauchemars. Surtout celui de la balançoire. À un moment, elle a pris un livre dans sa bibliothèque, et m’a proposé de me lire une histoire. J’ai dit oui. L'histoire me ressemblait un peu. Moi dans ma maison, moi à l’école, moi avec mes copines. Elle parlait du corps d’une petite fille, de ce qui n'appartient qu'à elle. Dans l’histoire, un monsieur était bizarre avec la petite fille. La dame m’a demandé si, autour de moi, il y avait des messieurs qui étaient bizarres aussi. Je me suis tournée vers toi. Tu m’as souri, pas longtemps, juste assez, comme si tu attendais. J'ai baissé les yeux, frotté mes doigts l'un contre l'autre. J'étais venue pour mes mauvais rêves, et on revenait toujours à la même chose. Ça me bloquait. Je t’avais dit que je ne voulais plus. J’ai tourné la tête et répondu non.
Elle hoché lentement la tête avant de reprendre l'histoire. Sa voix avait un peu changé. Un peu plus tard, elle m’a posé une autre question. Pas la même, mais pas vraiment différente. Et là, ma tête a dit oui toute seule.

Son regard a encore cherché le tien. A la fin du rendez-vous, vous avez parlé près de la porte. J'entendais vos voix sans les comprendre. Puis tu as dit mon prénom. Plusieurs fois. C’est la sensation de ta main dans mes cheveux qui m’a fait te regarder.
La dame a dit qu’elle ne voulait pas me laisser partir comme ça. Elle m’a demandé de toucher le fond de ma poche. Puis ma jambe.

Elle fait souvent ça ? Ce regard dans le vague ?

Dans mon short, j’avais laissé une carte Disney que tu avais récupérée en faisant tes courses. Je sentais le coin sous mon doigt.

Assez, oui…

C’est typique, a dit la dame.

Elle a ajouté un mot que je ne connaissais pas.

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