Acte III. 29. L'article

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Elle les a regardés longtemps s'immerger dans l'eau, avancer d'un même élan, allongés sur leur planche. Léa lui avait tout emprunté et l'espace d'un instant, Olivia s'était vue à sa place. La houle, la vague, la frange d'écume. Léa riait - elle le devinait à la façon dont sa tête basculait en arrière - et Gaspard se retournait sans cesse vers elle.

Olivia est restée plus haut, sur le sable sec. Un vent froid remontait de la mer et lui mordait les jambes. Elle les a suivis des yeux jusqu'à ce qu'ils ne soient plus que deux silhouettes perdues au large. Ses doigts se sont levés pour compter. Dix-neuf ans, plus deux de rien. Elle avait vingt-et-un ans. Sa vie continuait. Et pourtant. Quelque chose s'était arrêté.

L'idée lui était venue là, sur cette plage : revenir autrement, par paliers. La piscine peut-être, avant d'oser retourner dans l'océan. Elle avait pris ses affaires, franchi l'entrée carrelée et la froideur distraite du personnel, les douches communes et le pédiluve. Malgré l'heure matinale, le bassin était déjà occupé, rempli de nageurs qui enchaînaient les longueurs sans lever la tête. Elle était restée debout, au bord de l'eau, la serviette serrée autour de la taille, les mains accrochées à ses bras, à regarder leurs corps alignés dans l'eau, paralysée par l'idée de se joindre à leurs brasses désordonnées et à leurs crawls effrénés. L'aiguille de l'horloge avait avancé sans elle, et lorsqu'un coup de sifflet avait retenti, sec, presque autoritaire, elle n'avait pas toujours bougé.
Incapable.
Elle était revenue le lendemain. Le bassin presque vide cette fois, occupé seulement par une femme d'une cinquantaine d'années qui avançait lentement, une planche posée devant elle, traçant dans l'eau une ligne calme et sans heurt. Olivia s'était approchée, avait mis un pied dans l'eau, puis l'autre, les mains fermement arrimées à l'échelle de métal. Le froid l'avait saisie un instant, puis, fermant les yeux, elle s'était laissée glisser. Les premiers mouvements étaient revenus naturellement. Elle avait traversé le bassin une première fois, puis une deuxième, puis encore, portée par le rythme régulier de ses bras, le clapotis de l'eau et son souffle qui se calait peu à peu sur ses mouvements.

Le parquet cède légèrement sous sa paume. Autour d'elle, des piles instables, des livres ouverts, des feuilles qui glissent les unes sur les autres. Olivia s'est laissée tomber là, sans vraiment s'en rendre compte, au milieu de ce qu'elle trie depuis des heures. Contre ses pieds nus, un lutin rose fuchsia. Le plastique accroche la peau de ses orteils, glacés. Elle regrette de l'avoir ouvert. Elle sait bien qu'elle n'aurait pas dû.

Au départ, elle triait avec méthode. Et puis elle a peu à peu perdu le fil. Elle ne saurait même plus dire depuis quand elle vit là. Les affaires de sa grand-mère sont devenues les siennes. Mais elle range quand même, pour sa mère, pour que ce soit fait. Après, il ne restera rien. D'un mouvement de pied, elle repousse un sac poubelle déjà gonflé. Le plastique résiste, tendu, prêt à céder. Un autre attend contre le mur.

Son regard revient au lutin. Sa grand-mère découpait tout : les articles, les photos, les faits divers qui l'arrêtaient. Elle collait, classait, annotait parfois avec une précision minutieuse. Chaque année avait sa couleur. Celui de l'accident est rose fuchsia et c'est affreusement mal choisi. Elle feuillette, ses yeux dérivent sur les gros titres. Les pages se tournent dans un bruit de plastique sec. Un article jauni, mal découpé. Une ville chinoise à l'arrêt, des rues vides, des silhouettes masquées. Plus loin, la photo d'un supermarché aux rayons dévalisés. Un autre encore, plié en deux : attestations obligatoires, déplacements limités. Elle tourne la page. Le témoignage d'un urgentiste. Des familles serrées les unes contre les autres sur la plage. Et puis. Un encadré plus petit, presque perdu au milieu, découpé dans Sud Ouest – édition Littoral.

Collision entre deux surfeurs à Lacanau : un jeune homme grièvement blessé.

Elle attend quelques secondes avant de lire, redoutant les mots qui la condamnent. Sa main tremble au-dessus du lutin. Ses jambes ne répondent pas tout de suite. Lorsqu'elle se redresse enfin, la paume appuyée sur le mur, deux photos glissent et viennent buter contre ses orteils. D'un mouvement mécanique, elle se penche pour les ramasser avant de s’approcher de la fenêtre.

La première est une carte de vœux. Sa mère les avait alignés, ses frères et elle, dans leurs plus beaux vêtements. Ils illuminent le cliché, pleins de cette joie un peu forcée des photos qu'on envoie. Juste en dessous, une phrase manuscrite écrite au stylo doré : Meilleurs vœux 2012.

La seconde a été prise par sa grand-mère, deux mois après l'accident. Ils sont tous là, ses parents revenus exceptionnellement de Tahiti pour fêter Noël, malgré la pandémie qui frappe. Le sapin trop chargé derrière eux, la lumière du flash qui écrase les visages. Olivia peine à se reconnaître dans cette fille trop droite et trop figée. Alors elle range les photos dans le lutin, le referme.

L'odeur de transpiration aseptisée lui revient quand même. Le couloir, la porte, le lit. Entrer. S'asseoir. Ne pas savoir où poser ses mains. Les infirmières passent, finissent par la connaître. Vous pensez qu'il va s'en sortir ? Croiser ses parents, une fois seulement. Elle revoit la mère, lui demander de partir d'une voix blanche, sans même un regard pour elle. Le père, un regard appuyé, gêné, insister du bout des lèvres. S'il vous plaît.

Du plafond sortent quelques bruits de talons suivis d'une conversation étouffée. Olivia lève les yeux, les referme en soufflant.

La chambre. La porte ouverte alors qu'elle était toujours fermée. Le lit vide. Les infirmières, encore elles, qui prononcent le mot interdit. Le mot du cabanon. Le mot de la grand-mère. Le mot qui résonne trop fort dans le combiné.

Tom est décédé dans la nuit.

Son téléphone se met brusquement à vibrer sur la table. Maman. Un vieux selfie s'affiche, pris trop près, leurs visages collés l'un à l'autre.

— Coucou, dit Olivia d'un ton qui se veut plein d'entrain.

— Ma chérie, je ne te dérange pas ?

— Non, non.

— Je voulais juste savoir comment tu avançais.

Olivia regarde autour d'elle. Les piles, les sacs noirs, les cartons ouverts.

— Pas mal.

— Ah super... Merci ma chérie, ça nous enlève une épine du pied. Il faut que je file, bon courage.

Les baisers claquent dans le combiné, puis déjà, elle raccroche.

Un regard vers les chiffres rouges qui indiquent l'heure sur le four. Il est dix-huit heures trente. Olivia fouille les placards à la recherche de quelque chose de rapide à cuisiner, hésite entre des nouilles chinoises et une pizza surgelée qui ne fait guère envie. Tintement de son téléphone, elle referme le congélateur sans rien prendre, tapote l'écran. C'est Émile.

Elle lit son message.

Hésite. Un instant.

Sur le téléphone, ses doigts tapent. Pourquoi pas, j'arrive.

Dans le miroir de l'entrée, ses cheveux tombent sur ses épaules. Elle les laisse. Les clés se réchauffent dans le creux de sa paume.

Ce soir, il n'y aura pas de tresse.

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