31. Le pub

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La musique résonne, les basses cognent si fort contre les murs qu'on peut en sentir les vibrations. Émile a répondu il y a quelques jours à l'invitation d'un vieux copain de BTS qui proposait de tous se retrouver. Ils ont choisi leur ancien quartier général, un minuscule pub au sol poisseux de la rue du loup. Le jeu de fléchettes n'a pas pris une ride, les tabourets non plus. Les potes, en revanche, c'est autre chose. Étienne est venu avec sa copine de l'époque, une blonde aux cheveux tirés en arrière avec un trait bleu au-dessus des yeux. Elle le salue en lui claquant une bise sonore.

— Émile, ça fait trop plaisir de te voir, qu'est-ce que tu deviens ?

Cette façon de terminer deviens avec un "g" final, comme un gong, ça lui revient dans la figure. Son prénom, par contre, il est incapable de s'en rappeler. Étienne est plus costaud qu'avant, plus joufflu aussi. Il arbore désormais une barbe parfaitement taillée qu'il caresse ponctuellement, comme un tic. Il l'a salué d'une tape dans l'épaule, l’œil pétillant.

— Mec, t'as pas changé !

Quelques nouvelles en attendant les autres, ceux qui habitent plus loin, Maxime et Julien.

— C'est ma tournée les gars, lance Étienne à la cantonade et la fille lève les yeux au ciel comme pour mimer l'agacement.

La table se remplit de cinq pintes à la mousse tremblante.

Dix ans mais rien n'a bougé, les mêmes fonctionnements. Étienne parle trop fort, Julien disparaît derrière sa bière, et Maxime discute assemblage comme si c'était le sujet du moment. Ils ont tous quitté la maladresse qui leur collait à la peau à dix-huit ans. Leur regard est désormais plus assuré, plus sombre chez certains, plus décidé pour d'autres. Émile observe cette évolution en retrait, encerclé par les baffles qui crachent un son de plus en plus fort. Étienne et Maxime sont restés amis, mais quand il les écoute, on dirait plutôt des collègues. L'un dans sa guérite de caviste rue porte Dijeau, l'autre dans son chai avec mille idées à la minute. Ils s'échangent des procédés pour mieux vendre. Julien, lui, ne dit trop rien. Il est parti un peu mais a fini par trouver une place dans un domaine de l'entre-deux-mers. Une femme, une petite fille de dix-huit mois. Et en disant cela, il montre le fond d'écran de son portable, comme preuve irréfutable que sa vie a bel et bien changé depuis qu'ils ont obtenu leur diplôme BTS Viti-Oeno en 2013.

Émile prétexte une soudaine envie de pisser et descend dans les toilettes. Face au miroir, la lumière des néons l'assomme. Ou bien est-ce la deuxième pinte qu'il a déjà entamée un peu plus tôt ? Il sort son téléphone de sa poche pour envoyer un message à Olivia.

Je bois un verre avec des amis au Dick Turpins, si jamais ça te dit de venir.

En retournant à table avec ses amis, il se retrouve à côté de Lucie - il se souvient de son prénom maintenant - qui se met à le questionner sur ses voyages. Elle est chargée de com' dans l'oenotourisme, ça lui dirait de déménager, mais Étienne n'est pas chaud, avec sa boutique, on verra, fait-elle en jetant sa main par dessus la tête. Puis elle boit une gorgée de son demi - elle en est toujours à son premier.

Une vibration dans sa poche, il vérifie discrètement son téléphone. Pourquoi pas, j'arrive.

— Et ta sœur, elle va bien ? reprend Lucie. Je me souviens d'une soirée qu'on avait passée avec elle pour fêter la fin du BTS.

Émile ne répond pas tout de suite. Sa voix bute avant de sortir.

— Elle est dans le coma.

La conversation se stoppe net. Tout le monde l'observe sans un mot. La musique et les éclats de voix des autres tables comblent le silence de la leur.

— Qu'est-ce qui s'est passé ? demande enfin Lucie, visiblement mal à l'aise.

— Accident de voiture.

— Ah putain, chaud...

— Ça fait longtemps ?

— Début janvier.

Derrière sa pinte, Julien reste silencieux, le regard plein de compassion. Les mains traînent sur la table, entourant les verres du bout des doigts, jouant avec les dessous de verre en liège à l'effigie d'Affligem. Des coups sourds remontent du sol. Personne ne relance, les regards sont glissants.

Puis on passe à autre chose.

— Baptiste, je t'ai fait goûter le dernier domaine que j'ai fait rentrer ? Il fait un blanc, tu m'en diras des nouvelles...

Et ils repartent sur leurs théories sur les vignerons de l'année, ceux qu'il faut suivre, ceux qu'il faut torpiller. Il est bio ? En biodynamie ?

Lucie essaie de faire parler Julien, remplissant ses blancs par d'autres questions. Le regard d’Émile sur la porte, les lumières de la rue, les passants, les vélos. Elle finit par s'ouvrir, laissant entrer la silhouette athlétique d'Olivia qui le salue par un sourire et un geste de la main. Elle s'approche, lui dit quelque chose qui se perd dans la cacophonie ambiante. Une odeur de shampoing tranche net avec la sueur et la bière. Le groupe lui laisse une place.

— Olivia, une copine.

Il présente Étienne, Lucie, Julien, Maxime. Elle sourit poliment d'un air perdu. Tous boivent en la questionnant un moment : sa vie, son travail. Étienne regarde Émile d'un air lourd de sous-entendus puis propose une partie de fléchettes en tapant avec force sur la table. Olivia en profite pour murmurer à l'oreille d’Émile.

— Je vais commander un truc à boire.

Il lui emboîte le pas vers le bar. Olivia alpague le barman, commande un demi, Émile une troisième pinte.

— Tu vas bien ?

— Hmm.

Il porte le verre à ses lèvres, assis sur le tabouret du bar, observant de loin ses camarades faisant éclater leurs voix à chaque coup.

— J'ai pas mal réfléchi à Nonna..., dit Olivia.

— Ah ouais.

Ils doivent se pencher l'un vers l'autre pour s'entendre par-dessus la musique.

— Elle m'avait dit un truc au sujet de l'Italie... Au début je croyais que c'était un chagrin d'amour ou quelque chose comme ça.

— Elle t'avait dit quoi ?

— Qu'elle avait laissé un morceau d'elle en Italie.

Olivia le fixe maintenant, il peut sentir ses pupilles sur les siennes, décidées, féroces.

— T'as trouvé des choses depuis ?

— Je sais pas.

Émile évite son regard, buvant encore, une grande gorgée, la fraîcheur, l'alcool, le bruit autour. La porte de la salle de bain qui se referme. Le bruit de l'eau qui ruisselle, dans le couloir, les basses qui cognent, cognent, cognent.

— Émile ?

— Du sale. Je sais pas.

Elle insiste.

— T'as pas compris ce qu'elle fuyait ?

Il secoue la tête et ils boivent en silence sur une musique qui ne va pas avec leur conversation. Seuls au milieu de ce brouaha poisseux.

— Tu veux sortir deux secondes ?

Sentir l'air de la rue le ramène sur terre. Comme s'il avait bu deux pintes de moins. Mais il tangue de l'intérieur : ses membres qui répondent moins vite, cet état cotonneux qui l'enveloppe peu à peu. Ses yeux glissent sur Olivia, sur la ligne rosée qui remonte la joue.

— T'as vraiment tué quelqu'un ?

Son regard ne lâche pas le sien.

— Oui.

Deux étudiants sortent bruyamment du pub, leur passent devant sans les voir. Elle les suit machinalement des yeux avant de reprendre.

— C'était un accident. Il est tombé dans le coma par ma faute.

Au bout de la rue, un rire éclate. Elle attend qu'il s'éteigne.

— Il est mort quelques jours après.

Sa voix tremble légèrement.

— Je suis désolé...

Il passe une main sur son dos. Visualise les tubes, entend les bips dans la chambre blanche. Sous ses pieds, le sol tangue légèrement. Ou peut-être est-ce juste lui ?

— T'inquiète pas. C'est comme ça.

A l'intérieur du bar, les basses pleuvent comme des coups.

L'image d'Hélène immobile lui revient. Et pour la première fois, ça lui traverse l'esprit, sans filtre.

Elle pourrait ne jamais se réveiller.

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