32. L'hôpital
Les yeux d'Émile balaient le mur blanc que sa mère a tenté d'égayer de quelques photos. La plus récente - Hélène entourée de ses parents - remonte à plus de deux ans. Les autres, la mère les a exhumées de vieux albums. Toutes la montrent avec ceux qu'elle aime. Adrien. Émile. Un anniversaire de copines, à dix ou onze ans. Un Noël avec la famille au grand complet - Eva et Ronan dans un coin du cliché. Son regard s'attarde sur les postures : la main sur l'épaule de sa fille, l'autre sur celle d'Hélène, le sourire figé, comme si la photo allait pouvoir parler à la place de sa soeur. Mais elle ne dit rien. Ses doigts se contractent peu à peu. Une pression lui enserre le crâne.
La porte s'ouvre dans un froissement familier. Une jeune femme aux cheveux courts entre. Sabine, la kiné, lui sourit derrière ses lunettes rondes, en se frictionnant les mains avec du gel hydroalcoolique. Une odeur de désinfectant se répand. Sa voix, forte, enjouée, résonne dans la pièce.
— C'est l'heure du DLM de votre sœur.
DLM. Un de ces termes techniques avec lesquels elle l'avait assommé. Il fallait prévenir, anticiper les ravages de l'immobilité sur le corps. Phlébite, escarres. Traquer les plaies qui ne font pas de bruit.
Il hausse les épaules en signe d'approbation, puis prend place sur la chaise à côté du lit. Sabine commence par les talons d'Hélène, remonte le long des jambes. Il la revoit courir devant lui. Trop vite. Attends-moi Hélène. Crier encore. Plus fort. Jusqu'à ce qu'elle ne soit plus qu'un petit point à l'horizon.
Sabine masse sans un mot. Il lui en est reconnaissant. Il observe le corps endormi, manipulé. Les bras. Si longs, bruns d'ordinaire, si blancs aujourd'hui, refermés autour de lui quand Adrien venait l'emmerder, les bras qui tournoyaient en l'air pendant ses répétitions de théâtre, les bras qui claquaient la porte.
Sabine se retire. Émile relève la tête pour la saluer. Il se demande si elle a parlé, parce qu'il n'a rien entendu. Ou rien écouté. Il est ailleurs. Il pense à Ronan. Au sourire étiré, à sa main sur l'épaule d'Hélène, à tout ce que, petit, il trouvait drôle. Fascinant même, cet adulte à l'âme d'enfant, qui pissait dans le lavabo, driftait dans l'allée avec la vieille 205 de son père. A l'époque, ça lui semblait normal. Admirable.
L'odeur d'alcool revient. Il se lève pour couler un verre d'eau qu'il boit avec lenteur. Le bruit de sa déglutition remplit la pièce. Dans la salle de bain, ses yeux s'arrêtent sur la ficelle rouge à tirer en cas d'accident. Elle pend dans le vide. Dans le miroir, la tête d'un type qui a trop bu ; une gueule de bois qui n'en finit pas. Le siphon du lavabo aspire d'un coup sec l'eau qu'il laisse couler. Il en passe sur son visage, tapote ses joues du bout des doigts.
Et puis. L'image du couloir de leurs chambres derrière ses paupières fermées. La porte qui se referme sur la silhouette allongée. L'eau qui ruisselle sur Hélène.
Sur lui.
Son immobilité de petit garçon, figé sur le parquet froid.
Le bruit de la douche qui coule, puis s'arrête.
Sa sœur qui passe devant lui, drapée dans une serviette, sans le voir.
Et dans la salle de bain, lui, déjà en train de remettre sa ceinture. Les yeux rivés au miroir.
Émile passe l'index sur son menton piquant. Dans la chambre, le soleil le force à plisser les yeux. Il attrape le livre posé sur la table de chevet, essaie de lire quelques phrases. Sa bouche est sèche. Malgré la chaleur de la pièce, quelque chose en lui reste glacé.
Il ne reste presque plus rien des ecchymoses qui marquaient encore le visage d'Hélène quelques semaines plus tôt. Désormais, on dirait qu'elle dort, rien de plus. Sa main dans la sienne, il appuie très légèrement son front sur l'avant-bras d'Hélène. Il guette un signe, une pression, quelque chose.
Mais ce silence qui dure, depuis l'accident, depuis le Siméon, et même avant.
Et depuis quand ?
— Depuis quand, murmure Émile.
Des larmes, acides, tracent leur sillon le long de ses joues et viennent couler sur le drap.
La porte s'ouvre, mais il ne l'entend pas. Pas plus que les pas hésitants qui couinent sur le sol. Son prénom, lancé dans la pièce pour qu'il le rattrape.
Une présence, dans son dos. Chaude. Vivante.

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