33. Twist
Maman, je te vois dans ce fauteuil, la tête appuyée sur le dossier, tes doigts qui égrainent les perles nacrées de ton chapelet. Tes lèvres murmurent des Je vous salue Marie, comme chaque fois depuis que je dors ici. Tu entres d'abord, doucement, comme si tu avais peur de gêner, après un regard de part et d'autre de la pièce. Tu vérifies que tu es seule, seule avec moi. Tu t'approches. Ton parfum arrive avant toi, celui que je ne sentais que lorsque tu venais nous dire bonne nuit. Un bref câlin, un seul, toi qui n'aimais pas qu'on te touche. Mais pour tes enfants, tu fais cet effort : une seconde à peine. Tu crois que je ne te vois pas, que je ne t'entends pas. Parfois, du fond de mon lit, quelque chose de moi se détache. Je vois mon corps allongé, perfusé, troué. Immobile. Et toi, penchée sur mon visage, à remettre en place quelques mèches. Un geste que tu as gardé de mon enfance. J'aimais avoir les cheveux en liberté. Tu me poursuivais avec une brosse en me disant que j'avais l'air d'une sauvage. J'acceptais alors une tresse, une queue de cheval, peu importe, pour te faire plaisir, et je l'enlevais sitôt arrivée à l'école.
Là, tu murmures encore, Maman. Deuxième dizaine ? Troisième peut-être.
C'est plus calme quand Papa vient. Je m'agite moins. Il fait les cent pas, et le bruit de ses pas me canalise. Il me raconte, brièvement, sa semaine. Je n'écoute pas vraiment. Sa voix suffit. Pour lui, j'ai envie de revenir. Pour Émile aussi. Émile qui pleure. Je sens ses larmes chaudes couler sur mon bras. J'ai envie de me réveiller, de lui dire d'arrêter, de le consoler. Il m'a demandé pardon. Mais c'est moi, c'est moi qui devrais lui demander. C'est moi qui l'ai laissé. Petit, tout petit. Pardon mon petit frère.
Lui est passé deux fois. Pas longtemps. Là aussi, j'ai senti l'odeur. Celle du tabac. Et le bip devenait insupportable.
Maëlle est venue. Elle, qui m'avait déjà sauvée une première fois, est arrivée juste au moment où il partait. Sans elle, je crois que je serais partie.
Sans Olivia. Sans Barthélémy.
Barthélémy qui me dit des choses qu'il ne m'a jamais dites. Est-ce qu'il croit que je dors vraiment ? Est-ce qu'il pense que je ne l'entends pas ? Il faudra que je lui raconte.
Chaque fois que tu viens, je m'invente des histoires. Des histoires dans lesquelles tu m'aurais crue, où tu aurais vu. Tu l'aurais chassé, lui, tu m'aurais protégée, moi.
Parfois, j'en viens à douter de tout. Tout ça est-il réellement arrivé ? Lui a continué de vivre comme si de rien était. Dans la maison d'à côté. Juste à côté. Toujours là, jamais loin, souriant, enjôleur. Tu ne l'as jamais trop aimé. Je le sais. Je t'ai vue, souvent, lui jeter ce regard agacé quand il dépassait certaines limites. Mais tu m'as laissée avec lui. Tu n'as pas voulu me croire.
Et pourtant, je l'ai dit à la maîtresse, et la maîtresse te l'a dit. J'ai eu peur, j'ai démenti, j'ai eu tort. Mais toi. Maman. Tu n'as donc rien vu ? Maman. Où étais-tu ? Tu rangeais, oui, ta maison, nos duplos, nos J'aime Lire, nos sacs de cours. Rien ne dépassait.
Mais moi, Maman, je disparaissais un peu plus chaque fois.
Parce que tu ne m’as jamais crue.

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