34. La mère
Dans l’embrasure de la porte, Émile regarde sa silhouette penchée sur l’évier, ses cheveux gris coupés en carré. Il se demande ce qu'elle sait, ce qu'elle a vu. C'est pour ça qu'il est là, l'estomac noué depuis des heures, prêt à parler de ce que l'on n'évoque jamais.
Il se rappelle une époque pas si lointaine où elle avait les cheveux longs et blonds, parfois attachés par une pince lorsqu'elle travaillait à son bureau. Il lui attrapait une mèche lorsqu'elle venait le coucher, à quatre ou cinq ans. Et c'est ce souvenir qui l'habite, l'odeur chaude de sa mère et des cheveux qui retombent sur ses yeux lorsqu'elle dépose un baiser sur son front de petit garçon. Un baiser rare, elle qui n'ouvrait ses bras que lorsqu'il se faisait mal.
Son dos raconte une histoire, et il lit tout le poids du domaine posé sur ses épaules nouées. La façon qu’elle a de se tenir, légèrement penchée, comme si un genou pouvait lâcher sans prévenir. Son corps s'est amaigri à force de tenir la maison, de ne jamais s'écouter.
Il entend l’éponge frotter contre le plat, le plat cogner contre la céramique, l’eau valser dans la bonde. Ils ont dîné en silence, tous les trois. Le visage de son père lui a semblé plus creusé que jamais.
Après le dîner, comme toujours, le silence de la maison est traversé par un fond de radio. France Inter. Une émission que sa mère aime bien pour accompagner la vaisselle qu'elle fait généralement seule.
Emile observe ses gestes. Ses manches qu'elle a remontées. Pas de tablier, ni de gants. Les mains rouges, frippées.
Il s’avance et c'est à peine si elle se tourne vers lui. Son profil maintenant de trois quarts, les lunettes posées sur la petite étagère à côté d'une lampe à l'abat-jour d'un autre siècle.
— Tu viens me tenir compagnie ?
Elle ne lui demande pas de l’aider, ça ne lui viendrait pas à l'idée. Le fils prend pourtant un torchon et se met à essuyer la vaisselle. Qu’a-t-il partagé avec elle, depuis qu'il n'est plus un petit garçon ? Les peines, c’était Hélène, les joies aussi.
Il essuie un grand plat blanc puis le repose dans le placard.
— Je suis allé voir Giulia. Avec Olivia.
— Giulia ?
Elle continue sa vaisselle sans lever les yeux.
— La correspondante italienne d’Hélène. Tu te souviens.
— Ah oui, Giulia... Elle était mignonne. Je l’aimais bien.
Emile prend une nouvelle assiette. Il attend qu'elle pose des questions, mais les questions ne viennent pas. De la vapeur monte de l'évier. Elle s’acharne sur une tâche de brûlé avec une paille de fer. Le crissement sec le fait frissonner.
— Il s'est passé quelque chose, la dernière fois qu'elle y est allée.
— Ah bon ?
Sa voix se perche dans les aigus de l'étonnement.
— Tu te souviens quand elle est revenue d’Italie ? Elle n'était plus la même.
— Oui bien sûr que je me souviens... Elle était très déterminée pour Assas. Elle voulait son bac avec la mention très bien.
— Elle s’est enfermée tout l’été. Et quand elle sortait, elle me demandait de venir avec elle. C’est là qu’elle a commencé à fuir.
— Fuir ? Tu trouves ?
Le crissement de la paille de fer s'est arrêté net. Sa mère ne le regarde toujours pas.
— Dire pendant tout ce temps qu'elle travaille à Londres alors qu'elle n'est qu'à quarante kilomètres de sa famille, oui, je pense qu'on peut parler d'une fuite.
La mère se remet à sa vaisselle.
— Pourquoi tu me parles de ça ?
— Il s’est passé quelque chose de grave...
Elle ne s'arrête pas de frotter.
— ... avec Ronan. Je sais qu’il est venu la voir là-bas. Et qu’il lui a menti en lui disant qu’Eva était avec lui.
— Qu'est-ce que tu racontes ? Il l'aimait beaucoup. Qu’est-ce qu’il aurait pu lui faire de si grave ?
La voix de sa mère est ferme, presque rigide.. Elle reprend la paille de fer et le crissement revient, obstiné. Le jingle de France Inter annonce la fin de l'émission. Émile fait quelques pas pour éteindre le poste de radio.
— Tu ne veux pas t’asseoir ? demande-t-il.
Elle saisit le torchon qu’il lui tend, le roule entre ses doigts.
— Maman, je crois que c’est lui qu’elle fuyait. Pas nous.
Elle secoue la tête, doucement, comme si elle écartait une idée absurde.
— Pourquoi tu dis ça ? fait-elle en secouant la tête. Ronan nous rendait service, c'est tout.
Elle se relève aussitôt, le torchon dans les mains, le regardant avec défi.
— Tu sais, Hélène racontait déjà n’importe quoi sur lui quand elle était petite.
Quelque chose cède en lui.
— Mais c'est pas Hélène qui m’a raconté ça, répond-t-il, la voix chargée d'une colère sourde. Giulia l’a vue changer, sa mère aussi. J’ai retrouvé une carte postale d’Eva : elle disait être en Irlande alors que Ronan prétendait être avec elle en Italie.
Il déglutit.
— Il a menti. Et personne n’a voulu le voir.
Il cherche du soutien. Mais dans les yeux de sa mère, il ne voit que de la révolte. Ses doigts agrippent le torchon.
L'évier goutte derrière elle.
—Pourquoi tu dis ça ? Qu’elle racontait déjà n’importe quoi quand elle était petite ?
Elle se racle la gorge.
— Sa maîtresse m’a convoquée un soir après l’école. Elle disait qu’Hélène racontait des choses. Sur ton oncle.
Son regard se perd plus loin.
— Qu’il lui avait montré son... enfin.
Émile reste debout, sans respirer, un bourdonnement dans ses oreilles. Sous ses doigts, le plan de travail est glacé.
— Donc tu savais.
— Non, répond-elle. Hélène m’a dit qu’elle avait tout inventé.
Elle relève la tête, sur la défensive.
— Elle avait beaucoup d'imagination.
Emile la regarde. Longtemps.
— Elle n'avait que six ans.
Mais elle ne répond pas.
— Tu savais, Maman.
Le torchin glisse légèrement entre ses doigts. Elle le rattrape.
— Et t’as rien fait.

Annotations