Acte IV. 35. La vie

4 minutes de lecture

Émile travaille là, désormais. Il n’a rien dit à Olivia et Barthélémy ; il n'en a pas eu besoin. Il est arrivé un matin, les yeux tirés, a posé sa veste sur une chaise et s'est mis à aider. Enlever les chaises, préparer les salles, balayer le hall. Personne ne lui a demandé ce qu’il faisait là. Ils ont compris. La fuite, le relais qu'il prenait sur Hélène. Ils lui ont laissé du temps. Un jour, il parlerait. Ou jamais. Selon l'accord tacite du Siméon.

En cinéma, il ne s'y connaît pas. Il a bien sûr écumé les salles obscures lorsqu'il était étudiant, des blockbusters en version française avec ses copains du BTS. C'est Olivia qui le forme. Elle lui apprend les projecteurs, les gestes sûrs. Le reste vient avec les séances. Elle parle sans hésiter, avec des mots précis.

Ce soir, il est seul aux commandes. Olivia tient la billetterie. C'est la première fois. Barthélémy veille, en retrait. Émile sent son regard dans son dos, attentif à la moindre erreur. Ses gestes sont mémorisés. La fatigue lui brûle les yeux. Il redoute de se planter, de les lâcher, sa famille d'adoption qui l'a recueilli sans rien demander.

Il savait faire du vin, rien d'autre. C'est déjà pas mal, avait ri Barthélémy. Maintenant tu vas faire du cinéma. Mais Émile sait qu'il ne fait rien. Il projette, veille à ce que tout se tienne : le son, la lumière, la salle. Devant lui, les rangées immobiles.

Un dernier regard sur la salle. Silence. Ses yeux cherchent les issues de secours, comme Hélène. Les portes, les fenêtres. Elle faisait ça partout, sans bruit, comme un jeu. Il se moquait de son ridicule. Elle lui répondait. On ne sait jamais.

Dans son dos, le souffle de Barthélémy, comme un soulagement.

A la fin de la soirée, quand le dernier spectateur a quitté le Siméon, Barthélémy reste un moment immobile derrière le bar. Les chaises sont déjà retournées sur les tables. Toujours le même rituel. Avec Emile, c'est autre chose, un autre équilibre. Sa soeur est là, partout, sans être là. Elle occupe les silences. Et Emile accepte de délaisser son Hélène pour apprendre à connaître leur Nonna. Une autre, celle qu'elle cachait, celle qui tentait de se reconstruire dans le silence.

Barthélémy les observe, Olivia et lui. Il hésite, puis sort la bouteille de grappa. Trois verres qu’il aligne avant de les remplir avec précision.

— Qu’est-ce qu’on fête ? demande Olivia en attrapant le sien.

— Comme vous voulez...

Émile fait tourner le verre entre ses doigts. La grappa reflète la lumière. Il boit d’un trait. L'hôpital revient, les doigts froids dans les siens, le mouvement, infime, peut-être imaginaire. Il n'en a rien dit à personne. L'infirmier sur place a vérifié les constantes : toujours immobile, toujours dans le coma. Oui, ça arrive. Mais ça ne veut rien dire. Un sourire compatissant, de la gêne presque. Désolé que vous y ayez cru. Mais Émile veut le dire, ce soir. Quelque chose s'éteint s'il le garde pour lui.

— Je l'ai sentie hier. Elle a bougé ses doigts, j'en suis presque sûr.

Barthélémy s’étouffe, tousse, essuie sa bouche du revers de la main.

— La dernière fois, reprend Émile, je lui tenais la main. J’ai senti une pression. C’était léger.

Sa voix déraille.

— Peut-être que c'était rien.

Un silence. Les autres se contentent de l'observer, les doigts resserrés autour de leur verre. Émile fixe le mur rouge derrière, il fuit leur regard.

Barthélémy se ressert et le liquide ambré claque contre le verre. Il en propose à Émile, mais ce dernier secoue la tête. Il lui reste une dernière chose à faire avant de fuir le mensonge, pour de bon.

— Je dois passer au domaine récupérer quelques affaires.

Olivia jette un œil à sa montre :

— Maintenant ?

— Oui. Pas envie de les croiser.

Il tapote deux fois sur le bar, comme pour clore la discussion.

— Quelle heure, demain ?

— Onze heures.

Il hoche la tête. Attrape sa veste.

La route est noire, quarante minutes sans musique, le vrombissement du moteur comme seul compagnon. Pour ne pas faire crisser les cailloux, il décide de laisser sa voiture dans l’allée, puis monte sans allumer les lumières. La maison dort. Il marche sur la pointe des pieds, il refait les mêmes pas sans vraiment en avoir conscience, pour éviter les deux lattes qui grincent. Celle-là, avec une tâche de feutre qui n'est jamais partie et qu'il devine dans le noir, et l'autre, avec un éclat très léger dans le coin supérieur gauche, souvenir d'une petite voiture qui a fini sa course un peu trop violemment. Face à la porte de sa chambre, il attend quelques secondes suspendues. Sa main reste au-dessus de la poignée. Il tourne la tête vers la salle de bain, dont la porte est ouverte sur le vide. Le robinet goutte sans bruit. Il faudrait qu'il le referme, mieux. Il l'a mal fait la dernière fois. Et depuis, la fuite qui continue. Plus personne ne vient. Plus personne ne viendra jamais.

Il souffle, abaisse la poignée puis referme la porte en s'adossant à elle. Sa valise est rangée tout en haut du placard. Sur la pointe des pieds, il se hisse pour attraper la sangle, un muscle tire quelque part dans son dos. Le sac tombe et cogne contre le lit en métal. Sa respiration saccadée se mêle au silence, pesant, qui précède les départs. Il range ses affaires sans vraiment regarder. Son esprit est ailleurs. Hélène. Les lattes qu'il entend grincer dans la nuit. La porte d'en face qu'il entend s'ouvrir. Il ferme le zip, passe la sangle sur son épaule et quitte la pièce sans un regard.

Dans la cuisine, Bourgogne s’approche de lui en remuant la queue. Emile lui prend la gueule entre les mains.

— A plus mon pote, je ne sais pas trop quand on se reverra.

Le chien jappe, se laisse faire.

Il referme la porte d’entrée. Les clés glissent dans la poche de sa veste. Une chaleur sèche lui monte dans la nuque.

— T’emmerde pas à fermer, j’ai laissé mes clopes dans la cuisine.

La voix a surgi dans l’ombre.

Une cigarette allumée. Une braise rouge qui tremble dans le noir.

Un visage se découpe, mal rasé, fatigué.

Ronan.

Annotations

Vous aimez lire T. Laubrian ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0