36. Lui
Elle grésille, lumière orangée qui clignote dans l’air humide. Ronan fume, la cigarette coincée entre l’index et le majeur, si près de la paume que, lorsqu’il tire dessus, sa bouche semble embrasser le gras. Il fume d’un air indolent, assis sur le muret, la tête renversée contre les vieilles pierres.
Émile a posé une main sur la lanière de son sac. Elle lui scie l’épaule droite. Il attend. Que Ronan parle, dise quelque chose, pour rompre ce silence poisseux. Mais l’autre se contente de fumer, d’inspirer longuement, dans un souffle presque sensuel, avant d’exhaler la fumée droit devant lui, avec cet air de défi qu’Émile lui a toujours connu. Cet air qu'il avait quand les parents lui demandaient de faire moins de cadeaux. Le bruit du papier déchiré à chaque visite. La montre rouge qu'il lui avait serrée autour du poignet en disant : mon bonhomme.
Tu dis rien à tes parents. Ils ne vont pas être contents sinon.
C'est notre secret.
Alors il attend. Le froid s’insinue. En lui. Au-dedans, au-dehors.
Ronan jette sa cigarette à ses pieds. Écrase le mégot du bout de sa chaussure. Les graviers accrochent sous son pied.
— Ça va, ta sœur ?
— Elle est toujours dans le coma.
— Je suis passé la voir la semaine dernière.
Les doigts d’Émile se crispent sur la sangle. Plus fort que tout à l’heure, si fort que le sang ne circule presque plus.
— Pauvre chérie, ajoute Ronan en fouillant dans les poches de sa veste.
Il se lève pour entrer dans la cuisine. Émile hésite. Son regard bloque sur le mégot abandonné sur le sol. Puis il lui emboîte le pas.
A l’intérieur, la petite lampe éclaire mal. Un pan de l’abat-jour est arraché. La lumière tombe de travers.
Ronan s’assoit sur la chaise la plus proche du poêle et se sert un verre de cognac.
— Je t'en mets un petit fond ? Ça te fera du bien.
Émile dépose son sac à côté de Bourgogne, endormi sur le flanc. D’un signe de tête, il accepte le verre que lui tend son oncle.
— Tu vas où comme ça ? l’interroge Ronan.
— Je ne sais pas encore.
— Tu sais, j'ai peut-être une piste pour toi dans un domaine en Sicile. Un ami d'ami qui chercherait quelqu'un avec tes compétences.
D'un geste sûr, il prend son téléphone et cherche le contact en question.
— C'est un mec très sympa, ça t'intéresserait ? Si tu veux, je l'appelle demain.
Émile hoche la tête, comme avant.
— Pourquoi pas...
Ronan sort une Marlboro et en tapote l'extrémité sur le paquet rouge.
— Maman n’aime pas quand on fume à l’intérieur.
L'oncle s’arrête, le dévisage un instant puis sourit.
— Elle va pas faire chier, lâche-t-il, la cigarette pendue entre ses lèvres, à la recherche de son briquet.
Ronan se lève en faisant racler sa chaise sur le sol en tomettes. Le bruit remplit toute la pièce et Bourgogne relève la tête d'un air alerte. L'oncle s'approche d’Émile, il est si près qu'il peut sentir son haleine, aigre, familière. Celle qui tournait toujours autour de lui lorsqu'il venait les garder certains après-midis. Il les faisait voltiger, un par un, à bout de bras et ils en redemandaient. Encore, encore Ronan, fais-nous voler dans les airs !
Son ventre se serre et rien qu'un instant, Émile a six ans à nouveau. Ronan lui tapote l'épaule avant d'attraper le Zippo qu'il ouvre dans un cliquetis métallique. Clac. La flamme vacille puis lèche le bout de la clope qui se met à rougeoyer.
Ronan affiche un air satisfait. Il boit une gorgée, et sa main tremble légèrement. Émile l'observe à la dérobée : les vaisseaux violacés qui irriguent son visage, les yeux rouges dont il perçoit les poches.
Il repose le verre qu'il n'a pas touché et le repousse sur la table.
— Comment va Eva ? demande-t-il malgré lui.
— Elle vit sa vie, tu sais. Comme Hélène.
Ronan se ressert. Le goulot de la bouteille cogne contre le verre. Quelques gouttes s’échappent et s’étalent sur la toile cirée. Ronan ne regarde pas. Il scrute le poêle. Ses yeux sont vides, absents. Ailleurs.
— Je voulais juste lui parler, dit-il enfin. T’avais laissé ton téléphone dans la cuisine. J’ai vu son message s’afficher. Ça m’a fait quelque chose.
Il avale une autre rasade qui lui arrache une grimace.
— Ca faisait longtemps que je ne l'avais pas vue. Quand t’es parti si tard, j’ai compris que t’allais la retrouver. Je suis passé par là, j'ai vu de la lumière chez elle. Je voulais juste m'assurer qu'elle allait bien.
Le regard de Ronan fuit celui d’Émile, qui reste là sans bouger, le souffle coupé.
— Quand elle a ouvert la porte, j’ai bien cru qu’elle allait pas me laisser rentrer. Je voulais pas lui faire peur. On a parlé... un peu. Et puis...
Il tire sur sa cigarette qui se consume en cendres grises au-dessus de la table.
— Elle a pris ses clés. J’ai essayé de la rattraper mais... pfffuit.
Sa main volette un instant.
— Tu la connais. Une vraie drama queen.
Les doigts de Ronan se resserrent autour du verre de cognac, désormais presque vide. Émile s'est relevé sans s'en rendre compte, attrapant la sangle de son sac d'un geste maladroit. L'image d'Hélène le hante. Un goût de bile dans sa bouche. Sa langue colle à son palais. Aucun son ne sort.
Ses yeux sont fixés sur les jointures blanchies de Ronan, la façon qu'il a de tenir le verre. La prise.
L'emprise.
Il se tait.
Désormais, il sait.

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