37. La terrasse
À une terrasse de café, des travaux sur la façade de l’église d’à côté. Les pigeons roucoulent, une vibration basse, continue.
Compter une, deux, trois secondes entre chaque. Les marteaux qui tambourinent, les scies sauteuses, quelque chose de tranchant. À l’intérieur, une musique mexicaine — ou peut-être un tango. Les voix des passants. En face, une jeune fille pianote sur son téléphone, une cigarette coincée entre les doigts. Un homme en doudoune sans manches longe la terrasse, le papier d’un bonbon crisse entre ses doigts. Effluves d’eau de Cologne.
Choisir la musique dans sa tête. Les travaux, les pigeons, la vie incertaine de ce café dont je ne perçois que des fragments. J’oscille. Aujourd’hui, les bruits métalliques prennent toute la place, cognent plus fort que le reste. J’essaie de me laisser réchauffer par le soleil, mais déjà le cafetier déploie le rideau.
Deux adolescentes passent avec leur père. L’une porte un sweat Nirvana, la main en visière.
Je voudrais hurler.
Ça crie en moi, mais dehors il n’y a que le tumulte de la vie, dense, continu, qui recouvre tout.
Les sons se déforment, se mêlent.
Dans le métro, j’ai croisé des hommes qui savaient, ceux qui lisaient dans mon regard la faille qu’il a ouverte. Je n’ai plus jamais su me protéger, sauf derrière ce rempart — ce travail — qui sentait la mort lui aussi. J’ai cru pouvoir m’en libérer en partant, mais il était là, en filigrane, son ombre collée à celle de mes parents, qui ne voyaient pas ce que je m’épuisais à taire.
Il m’a volée.
Ce n’est pas le bon mot. Le mot résiste, se dérobe. Impossible à écrire. Impossible à dire.
Émile sait.
Je ne sens plus mes jambes.
Je vais ouvrir les yeux, balayer la terrasse. Il y aura cette chambre dont j’ai perçu chaque recoin. Il y aura mon frère. Un combat pour ne plus se taire.
Ouvrir sa gueule. Pour fermer la sienne.

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