38. Invitation

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Olivia ne sait pas combien d’heures il a dormi exactement. Elle était déjà au cabanon quand Émile a appelé, et en voyant son nom s’afficher sur l’écran, elle a décroché aussitôt. Dans son téléphone, sa voix résonnait, presque absente.

— Je te réveille ?

— Tout va bien ?

Il a laissé passer un silence avant de demander s'il pouvait venir.

— Je t’envoie l’adresse.

Vers trois heures du matin, il est arrivé, sans dire un mot, comme bloqué dans l'entrée, les mains encore accrochées à la sangle de son sac, qu'il a fini par déposer, le regard aussi absent que sa voix tout à l’heure.

Le vieux futon a couiné sous son poids. Elle lui a proposé à boire ; il a refusé d'un sourire poli, presque automatique.

— Est-ce que je peux prendre une douche ?

Elle a désigné la salle de bain d'un geste de la main.

— Le chaud et le froid sont inversés... Je te sors une serviette.

Une fois la porte refermée sur lui, Olivia est restée immobile pendant de longues secondes, les yeux fixés sur le bois de la porte, cherchant à comprendre la raison de sa venue au milieu de la nuit. Lorsque l'eau s'est arrêtée, elle s'est réfugiée dans la cuisine, ouvrant les placards les uns après les autres, sans rien y chercher vraiment. Il est apparu dans l'encadrement, une forte odeur de savon accrochée à lui, la peau rougie à la nuque, les cheveux encore humides. Elle a préparé du thé ; la vapeur montait entre eux. En attrapant sa tasse, il tremblait. Ils se sont assis côte à côte sur le futon, sans parler. Sa tête a basculé en arrière, ses paupières étaient closes. Sa main a cherché la sienne, à tâtons, et l'a serrée, d'abord trop fort, jusqu'à ce que l'étreinte ne se desserre peu à peu. Malgré la douche, une odeur persistante de tabac froid continuait de se dégager de ses vêtements.

Elle s'est mise à suivre son souffle, à observer le battement irrégulier à sa tempe, jusqu'à ce que la fatigue l'emporte à son tour.

Une lumière bleue s’est mise à cogner contre ses paupières. Elle s'est réveillée avec le corps lourd, engourdi. A l'extérieur, un ciel calme et gris l'attendait.

Lorsqu'elle est revenue plusieurs heures plus tard, la porte à peine poussée a suffi à le faire sursauter. Il s'est redressé brusquement, comme arraché à un rêve. Son regard trahissait son incapacité à retrouver pourquoi il était là. Il s'est frotté le visage avant de demander :

— J'ai dormi longtemps ? Il est quelle heure ?

Olivia a jeté un coup d’œil à sa montre.

— Dix-sept heures. Tu veux un café ?

Il a acquiescé en silence et s'est levé pendant qu'elle faisait couler le café dans la vieille machine à filtre de sa grand-mère. Ses doigts parcouraient les vinyles alignés dans la bibliothèque.

— Choisis-en un si tu veux.

Il a tiré une pochette au hasard et lui a montrée de loin. Chet Baker. Elle a simplement hoché la tête. La platine a grésillé, le son très bas mais suffisant pour remplir l'espace. Ils ont bu leur café sans se presser, leurs gestes accompagnés par la musique. Leurs épaules se touchaient. La fumée montait en volutes jusqu’au plafond de bois. Olivia n’avait allumé aucune lumière ; la nuit grignotait le jour, lentement, laissant la pièce basculer dans une tranquille pénombre.

— Désolé pour hier. Je savais plus où aller.

— T’as bien fait.

Ils sont restés là, épaule contre épaule, sans chercher à meubler le silence, laissant leurs regards dériver vers le poêle, les bûches empilées, le panier de noix presque vide. Quand la platine a sauté, Olivia s'est levée pour retourner le disque. Parce qu'elle lui tournait le dos, elle a osé lui demander :

— Tu veux me raconter ?

Derrière elle, un rire bref, nerveux. Lorsqu'elle s'est retournée, il était penché en avant, les coudes sur les genoux, le regard perdu quelque part entre le sol et la baie vitrée derrière laquelle l'obscurité gagnait du terrain. Il s'est levé lentement, cherchant ses affaires du regard.

— Je vais rentrer, non ?

Elle lui a souri franchement.

— Tu peux rester, si tu veux. Il y a une autre chambre au fond. Et on pourra aller voir Nonna ensemble demain matin.

Il l’a fixée avec reconnaissance. Sa tête est repartie en arrière, les yeux accrochés au plafond en lambris, à ses veines plus claires, plus foncées. Olivia a allumé quelques lumières. La nuit avait pris toute la place, mais quelque chose s'était déplacé.

Le soir, ils ont regardé un vieux film enregistré sur le magnétoscope de sa grand-mère.

Vers vingt-et-une heures, le téléphone d'Olivia a sonné.

C’était Barthélémy.

Nonna s’était réveillée.

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