39. Les Embruns
Ils étaient partis à l'aube, tous les trois enfermés dans la voiture de Barthélémy. Le soleil brillait déjà, bas dans le ciel, une odeur d'urine dans les ruelles du centre-ville. Un semblant d'air frais sur la place, mais tout de même bras nus malgré l'horaire matinal.
Les cheveux d'Olivia voletaient sur sa nuque. Elle cherchait à les ramener, d'un geste automatique, mais sa main n'attrapait que du vide. Le vestige de sa vie d'avant, enfin coupé. Le blond si blond n'était plus. Désormais presque châtain, et son visage s'en trouvait changé. Émile était arrivé en premier, son éternel sac de voyage lesté sur l'épaule droite.
— On n'avait pas dit qu'on partait pour la journée ? avait demandé Barthélémy en soulevant un sourcil inquisiteur.
— T'inquiète. Ce sont des affaires pour Hélène.
Sac chargé, portières claquées, le mugissement léger de la clim' comme accompagnement discret de la playlist de Barthélémy. Chair de poule sur les avants-bras à cause du froid, ou peut-être à cause de la musique.
En se garant sur le parking des Embruns, ils se demandent s'ils ne sont pas arrivés trop tôt.
La façade blanche encadrée de rouge du centre de rééducation de Bidart se découpe sur le ciel azuréen. Sur le côté, une église ou une chapelle semble les accueillir dans un autre monde. Derrière eux, l'océan infini et ses rouleaux imperturbables. Barthélémy lâche un sifflement admiratif :
— Franchement, si je finis un jour en rééducation, c’est là que je veux aller !
— Elle nous attend à quelle heure ? demande Olivia.
— Dix heures, je crois.
— On est un peu avance... C'est pas gênant ?
Émile hausse les épaules.
— Non, je ne pense pas.
Ils franchissent les portes coulissantes qui donnent sur l'accueil. Une femme rousse d'une cinquantaine d'année leur adresse un sourire chaleureux. Le badge sur sa blouse indique qu'elle s'appelle Carole. Quelques clics de souris et un regard sur son écran d'ordinateur.
— Ah oui, Hélène Nonancourt. Elle est en pleine séance avec le kiné, mais vous pouvez aller la voir si vous voulez. C'est de ce côté-là.
Bref échange de regards entre les trois.
— Vous êtes sûre ?
Carole hoche la tête et sa main continue de leur indiquer le chemin qu'ils doivent emprunter. Olivia montre la voie et ils la suivent, aussi dociles qu'hésitants.
Cela fait plusieurs mois qu'ils ne l'ont pas vue, depuis son départ de l'hôpital. Chaque fois qu’Émile pense à elle assise au fond de son fauteuil roulant, il serre les poings à s'en faire mal. Il essaie d'y croire, de penser qu'il la reverra un jour marcher pour de vrai, qu'il pourra l'admirer courir comme quand il était petit et qu'elle disparaissait jusqu'à ne devenir plus qu'un minuscule point à l'horizon.
Hélène est assise dans un coin de la pièce, les yeux rivés sur un autre patient qui lutte comme un enfant pour avancer. Elle retient son souffle, comme si c'était elle qui marchait avec lui, comme si elle vivait ses tentatives à l'unisson. Elle ne les a pas remarqués. Émile n'ose pas interrompre cette concentration qu'il lui connaît trop bien, et qu'il est si heureux de pouvoir contempler à nouveau.
Puis c'est son tour. Ils restent en retrait tous les trois, la soutiennent du regard mais avec cette impression dans le cœur que leur place n'est pas là, que c'est du voyeurisme, ni plus ni moins. Elle s'élance. Force dans les bras mais les pieds tremblent et semblent refuser d'accrocher le sol, de porter le poids du corps. Elle pose un pied avec difficulté, le visage tendu, la bouche pincée, le front et les rides qui s'y sont creusées il ne sait pas quand.
Elle rate une première fois, s'affaisse. Le kiné la relève, murmure quelques mots d'encouragement. Le visage impassible. Pas de peine, pas de pitié, surtout pas avec Hélène. Émile sait combien elle a ces deux mots en horreur. Les mains s'agrippent, deuxième tentative suivie d'une deuxième chute. Les yeux de sa sœur sont brillants de larmes, Émile le sait, elle fulmine à l'intérieur. Elle en fait une affaire personnelle. Mettre un pied devant l'autre, se réapproprier la partie du corps qui a lâché. Il peut voir une larme glisser, Hélène qui l'écrase avec violence. Son kiné, encore, qui lui dit, allez, réessaie, encore une fois. Elle souffle, hoche la tête, recommence. Cette fois-ci, le pied se pose sur le sol et retient son poids, un autre pas, timide, hésitant, puis elle retombe encore. Mais un sourire sur ses lèvres, délivrance dans ses yeux. Le kiné lui montre alors le public de cette réussite, et ils affichent un sourire timide. Barthélémy lève un pouce, Olivia brandit un poing victorieux. Hélène regagne son fauteuil et s'approche. Minuscule, la regarder de haut. Ce changement de perspective les heurte presque autant que la dernière fois. Elle, si bas sur son fauteuil. Ils se baissent l'un après l'autre pour l'embrasser. Bref passage au distributeur avant d'avancer vers la salle-à-manger, une cannette fraîche dans le creux de la paume, accompagnés du bruit métallique du fauteuil roulant. C'est une immense pièce dont les grandes baies vitrées donnent sur la parcelle d'océan qu'ils ont aperçue tout à l'heure. Olivia s'assoit, le dos tourné au bleu, Barthélémy à la droite d'Hélène, Émile juste en face.
— Vous êtes fou, commente Hélène.
— Mais non.
— Vous avez fait quoi du cinéma ?
— Y a Régis et Marie qui gèrent.
— C'est qui Marie ?
— Une nouvelle que j'ai dû embaucher pour remplacer ces deux-là qui m'ont lâché, précise Barthélémy, un sourire en coin.
Hélène se tourne vers Olivia sans dissimuler sa surprise.
— Je savais pour Émile. Mais toi aussi t'es partie ?
— Mais non. J'y suis encore. Mais je ne travaille plus qu'à mi-temps.
— Elle va reprendre ses études, figure-toi.
— Attends, mais c'est génial ! Tu vas faire quoi ?
— J'ai réussi à obtenir une équivalence pour ma prépa. Je me suis inscrite en L3 pour préparer le concours du Celsa.
— C'est pour ça, les cheveux courts ?
— Ouais, j'avais quelques années à couper... répond Olivia en grimaçant.
Son regard balaie la pièce.
— Ça va toi, ici ?
— C'est un peu long, parfois. Mais ça va.
Sa main attrape la cannette bleue d'Orangina. Un silence les enveloppe alors tous les quatre. Mélange de gêne et d'amitié. De ce qu'ils n'osent pas dire mais qu'elle entend quand même résonner contre les murs.
— Tu sors quand ?
— Je ne sais pas. Quand ils estimeront que je suis prête. Comme vous avez pu le voir tout à l'heure, j'en suis encore loin.
Elle se racle la gorge pour changer de sujet.
— Émile, t'en es où toi ?
— Je suis au domaine, je bosse avec Papa. On commence à vendanger la semaine pro.
Le visage d'Hélène change soudain. Barthélémy, qui vient de terminer sa cannette de coca, propose d'aller chercher une autre boisson, Olivia dans son sillage.
— C'est à cause de moi que t'es jamais reparti en Nouvelle-Zélande, non ?
— J'allais pas te laisser.
— Tu m'en veux ?
— Bah non, banane.
Un sourire éclaire le visage de sa sœur.
— Et c'était bien que je reste, tu sais. Ça m'a permis de comprendre des choses. Sur la famille.
Il laisse un temps avant de continuer.
— Sur Ronan.
— Quoi par exemple ?
— Il m'a dit qu'il t'avait vue juste avant ton accident.
Elle se tait, le regard résolument planté sur la baie vitrée. Ses yeux noisette s'assombrissent.
— Qu'est-ce qu'il t'a fait ?
— Arrête.
Sa voix tombe, nette.
— Il ne m'a rien fait.
Les oreilles d’Émile résonnent de ce mot. Rien.
— Quoi ?
— Il est juste venu me voir.
Elle est hésitante, tremblante, se reprend un court instant avant de poursuivre.
— Tu venais de partir. Alors quand on a toqué à la porte, j'ai cru que c'était toi qui revenais, parce que t'avais oublié quelque chose. J'ai ouvert tout de suite, et il est rentré. Il venait pour prendre des nouvelles, ça faisait longtemps. Et c'est vrai, ça faisait longtemps. Pas assez pour moi, trop pour lui peut-être. Il parlait, sa clope à la main, j'écoutais, docile, et en moi-même, j'hurlais. L'odeur, putain, cette odeur. Je déteste cette odeur. J'avais envie de lui crever les yeux avec sa clope. Il se servait des verres de grappa sans me demander. Et moi, je regardais ses mains, sa bouche me parler son putain de ton mielleux. Quand il a allumé la deuxième cigarette, je lui ai demandé d'arrêter, de l'éteindre. J'aime pas ça, j'ai dit. Alors il m'a sourit, il a passé sa main sur ma joue, la main avec la clope. Et là... J'ai pas pu. J'ai pris mes clés de voiture, je me suis barrée. Je voyais rien, j'entendais rien. Fallait juste que je démarre et que je parte loin, très loin.
Une larme roule sur sa joue qu'elle aplatit aussitôt du revers de la main.
— Je suis fatiguée...
Elle murmure doucement, les paupières closes pour ralentir les larmes, et l'espace d'un instant, il a l'impression que c'est une enfant qui lui parle.
— Et puis... je sais même pas si c'est vrai tout ça.

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