40. La plage

6 minutes de lecture

Le miroir de la petite armoire me renvoie un reflet qui ne me plaît pas. Ces racines apparentes, cette couleur qui s'estompe peu à peu. Je redeviens blonde. J'ai l'impression d'avoir échangé avec Olivia. Elle a coupé ses longueurs anciennes. Et moi le passé refait surface. La même blondeur qui va et vient. J'erre ici comme dans une salle d'attente. Une succession d'heures à tuer, même si je lis, même si je roule dans les couloirs à défaut de pouvoir y marcher. Mes compagnons d'infortune sont plutôt sympas, en plus. Jamais tout à fait seule.

Émile est resté un peu plus longtemps que prévu. Je ne sais pas vraiment pourquoi, on dirait qu'il cherche à avoir des réponses à des questions que je ne me pose plus depuis longtemps. J'aimerais bien lui dire d'arrêter de s'entêter. Mais je le connais. Il ne lâchera rien tant que je n'aurais pas raconté.

Depuis mon réveil, tout s'est remis à la même place. En ce moment, je ne sais plus où commencent les cauchemars. Alors je laisse dériver au loin, je repousse, constamment. Pour ne pas avoir à faire le travail qu’Émile me demande de faire. Pourquoi t'es partie ? Qu'est-ce qu'il t'a fait ? Est-ce qu'il t'a fait du mal ? Raconte, raconte-moi. Et je réponds, rien, rien, il n'a rien fait, rien de mal, rien de rien. Je ne sais pas comment le dire. Les mots ne viennent pas.

Une sonnerie de téléphone me tire de ma contemplation. Un message d’Émile pour me dire qu'il m'attend en bas. Je réponds avec un pouce et descends à ma vitesse, escargot sur roulettes. Je n'ai presque plus mal aux bras, à force. Des camarades me sourient en passant. Peut-être que j'ai l'air d'être heureuse ? Les gens qui roulent vite dans ce couloir ont toujours l’air plus heureux.

— Je t'emmène sur la plage, ça te va ? me déclare Émile au lieu de son traditionnel bonjour.

Mes lèvres s'étirent, juste ce qu'il faut. Mais le cœur n’y est pas.

— Si tu veux.

— Allez, tu verras, ça va être bien, dit-il un entrain forcé dans la voix.

Sans me demander, il se place derrière moi pour pousser mon fauteuil. Pour une fois, j'accepte de me laisser faire.

— Il paraît qu'il y a une plage spéciale. Ubilala ou quelque chose comme ça...

— On dit Uhabia... C'est pas très loin oui.

— Tu connais ?

— Certains de mes amis y vont parfois.

— Pourquoi pas toi ?

— Je sais pas. J'ai du mal à me faire à l'idée d'aller sur la plage sans pouvoir marcher sur le sable.

— Et si je t'aide ?

Mais je secoue la tête. Faire trois pas pendant ma séance de kiné est une chose. Mais marcher dans la vraie vie ? Sa naïveté me blesse autant qu'elle m'émeut.

— On verra.

Ma voix se brise sur la dernière voyelle, et je laisse le silence habiter les dix minutes que dure la promenade jusqu'à Uhabia. Je sais bien que je ne suis pas prête, mais pour Émile, je le fais. Il fait encore doux ce matin, l'air saturé d'iode fait voltiger mes cheveux dans tous les sens. Les mouettes poussent leur cri un peu plus loin.

La plage n'est pas encore remplie de monde, et cela me rassure de voir qu'il n'y aura pas trop de regards sur moi. Un immense tapis relie le sable à l'eau, sur lequel Émile pourra pousser le fauteuil amphibie qu'il a réservé pour moi. Encore une fois, je me laisse porter d'une machine à l'autre. Dans l'hippocampe - c'est le nom du fauteuil - j'ai l'impression de quitter un cocon connu pour exhiber ma vulnérabilité à tous. Alors je garde les yeux rivés sur l'océan dont le grondement recouvre le reste.

— On se met là ?

— Oui, très bien.

On se place tous les deux, côte à côte. Pour être à ma hauteur, Émile a pensé à apporter un petit fauteuil de camping, et cette attention me touche.

— Merci d'être resté. J'espère que ça te met pas dans la mouise avec papa.

— Non, les vendanges ne commencent que demain, je serai de retour à temps. Je repars après le déjeuner. Il est content que je te vois tu sais.

Ses yeux s'attardent sur moi, insistants. Et je finis par lâcher avec agacement.

— Quoi ?

— Je crois qu'ils aimeraient bien te voir.

Je soupire.

— Et ben pas moi.

Ses pieds jouent avec le sable.

— Je comprends vraiment pas pourquoi tu restes, Émile. Je croyais que tu voulais continuer à voyager.

— Je peux pas partir tant que...

Il se tourne vers moi, bouche ouverte, mais sa phrase reste en suspens.

— Tant que quoi ?

— J'ai besoin que t'ailles bien pour partir.

— Mais je suis pas toute seule, tu sais.

— Barthélémy ?

Je ne réponds rien. Sans le voir, je peux distinguer le sourire de mon frère qui s'étire discrètement. Puis je l'entends ajouter.

— De toute façon, j'ai pas confiance.

— En qui ?

— La famille.

Du bout des doigts, Émile tortille l'étiquette de son fauteuil.

— Tu te souviens de ce que tu avais raconté à ta maîtresse quand t'étais en CP ? Sur Ronan ?

Sa question me coupe le souffle. Je laisse passer quelques secondes avant de répondre. Dans ma bouche, ma langue pèse une tonne.

— Oui.

— Les parents ont du mal à croire que c'est vrai. Je veux dire... Ils sont encore persuadés que t'as raconté un mensonge.

Face à nous, l'océan mugit. Émile poursuit et je ne le regarde plus.

— Moi, je crois que c'est vrai. Et je leur demande de faire pareil. C'est pour ça que je reste.

— Mais... t'as pas l'impression de gâcher ta vie ?

— Non. Je suis là où je dois être, c'est tout.

Son assurance me décroche un sourire.

— Ferme les yeux et ouvre la main, me demande-t-il.

Ma paume s'étale alors au bord de l'accoudoir de l'Hippocampe. Je sens un léger picotement qui affleure sur la peau, s'intensifie, ruisselle sur les doigts. Une pluie de sable chaud au creux de ma main.

Comme pour le remercier, je lui murmure :

— Profites-en pour aller te baigner... Elle a l'air bonne.

— Avec toi alors. Ce truc va dans l'eau, hein !

Mais je secoue la tête :

— Une prochaine fois, peut-être. Vas-y.

Un bref instant, je retrouve le petit garçon qu'il était. Je le suis du regard marcher vers l'eau qui étincelle dans le soleil du matin. Le petit frère est devenu si grand. Et moi si petite, enfermée dans ma coque de métal. J'essaie d'enregistrer sa silhouette qui se découpe sur les vagues. Il nage bientôt, petit point à l'horizon, puis revient en courant, ruisselant, m'envoyant des gouttes plein le visage, et je râle pour la forme. Il se penche vers le sac, y attrape sa serviette et la déplie.

Et la serviette claque dans le vent. Un bruit de fouet qui m'attrape aussitôt, la tête, les bras, la gorge, le cœur. Les torchons blancs qui claquent sur le balcon. L'air chaud qui passe en courant d'air. En tongs sur le carrelage orangé. Le tabac qui grésille. Je n'entends plus la voix d’Émile. Voix de coton, déformée, obstruée par une porte.

Les volets sont entrouverts. J'appelle Eva. Eva ? Ma voix résonne, ricoche, sans réponse. Une main glisse sur ma joue, et descend, plus bas. Trop.

Il n'y a plus de sable, il n'y a plus que mes pieds nus sur le sol orange. Je respire trop fort. Il marche devant moi, un sac en plastique rempli de tomates rouges qui lui scie la main droite. Eva nous attend pour déjeuner.

Mes yeux vissés sur les torchons balayés par le vent. Qui claquent, et claquent. Ma paume, resserrée sur le vide.

Le monde tangue puis reprend sa place. Émile agenouillé près de moi, serviette autour du cou, des gouttes d'eau qui lui retombent sur le front. Il me parle. Je suis le parcours de cette perle salée le long de sa joue.

— Hélène ?

Le sable de tout à l'heure picote sur ma main.

— Hélène ? Tout va bien ?

Je réponds. Automatique. Robotique.

— Oui.

Quelques grains de sable collent encore entre mes doigts serrés.

Annotations

Vous aimez lire T. Laubrian ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0