42. Retour au domaine
Les doigts d'Olivia tapotent le volant au rythme des warnings. Elle a garé sa voiture sur les bateaux devant la maisonnette. Au-dessus du pare-brise, elle aperçoit un morceau de ciel. Limpide.
Nonna ne tarde pas à sortir de chez elle. Malgré les béquilles, elle descend seule les deux marches du perron. Ses cheveux blonds emprisonnés dans le même chignon qu'avant l'accident. Les lunettes, elles, ont disparu. Nonna traverse la rue d'un pas encore irrégulier avant de se laisser tomber sur le siège passager.
— T'es tellement sympa de m'accompagner... souffle-t-elle en lui claquant deux bises sonores sur la joue.
— Je te dois bien ça... Toi qui n'arrêtes pas de composer avec mon emploi du temps.
— J'ai juste envie que tu réussisses haut la main de brillantes études de journalisme pour que tu puisses écrire un article formidable sur le Siméon et son exceptionnelle gérante.
Olivia sourit en faisant glisser ses mains sur le volant. Ses ongles sont vernis et elle ne se fait toujours pas à la couleur. Un rouge sombre qui accroche son regard. Tellement pas elle, et pourtant. Depuis qu'elle a repris la fac, elle fait cet effort-là chaque matin.
— Je suis désolée, je ne suis pas très à l'heure...
— C'est pas très grave, je ne suis pas pressée d'arriver.
— Ah merde, toujours pas ? Je pensais que si tu voulais y aller, c'est que ça allait mieux.
— Un peu oui. Je crois surtout qu'il est temps que je parle aux parents. C'est un peu le bordel depuis quelques semaines...
— Ah bon ?
Nonna tourne brusquement la tête vers elle.
— Émile ne t'a pas dit ?
Olivia jette un coup d’œil au rouge sur ses mains.
— Tu sais, il ne m'a jamais vraiment expliqué vos problèmes de famille. Et la dernière fois que je l'ai vu, c'était au mois d'août quand on est allé te voir aux Embruns. Je sais simplement que c'est compliqué.
— D'accord... Je pensais que... Il ne t'a vraiment rien dit ?
— Non.
Le court week-end en Italie lui revient. Les mots de Claudia, ceux de Giulia, ceux d'Emile. Ceux de Nonna.
Un homme est venu la voir.
J'ai laissé un morceau de moi en Italie.
Du sale.
Il faut que je change de famille.
Olivia n'a jamais osé demander ce qu'il y avait derrière ces phrases-là.
— Non, il ne m'a rien dit.
Émile avait presque disparu de sa vie depuis le mois d'août. Le réveil de Nonna l'avait balayé complètement. Barthélémy et elle étaient repartis, pleins d'espoir et de chagrin pour Nonna, laissant le petit frère essayer encore. Depuis rien. Elle vit sa vie d'étudiante, tente de récupérer le temps perdu dans le désespoir de ces deux dernières années. Elle travaille méthodiquement, de nouveau portée par ce concours du CELSA. L'envie de vivre, enfin revenue. De réussir quelque chose. Elle imagine qu’Émile fait pareil de son côté, qu'il aide le père dans le but de reprendre le domaine, comme il en avait toujours été question avant tout ça. Elle a bien pensé à lui écrire, prendre des nouvelles, mais chaque message a été effacé avant même d'être envoyé. Avec le retour de Nonna, tout semblait avoir changé.
Nonna baisse les yeux sans répondre. Après un moment, elle finit par dire :
— Ne t'étonne pas si c'est un peu tendu quand on arrive. Mes parents sont en apnée.
— T'inquiète pas, la dernière fois que j'y suis allée, ce n'était pas non plus la folle ambiance. Je m'adapterai.
La ville disparaît derrière elle pour faire place aux routes sinueuses bordées de prairies. Les feuilles prennent des teintes orangées. En contrebas, les vignes rougissent sous la lumière d'automne.
Olivia n'a pas mis de musique, seul un fond de radio accompagne le bruit discret du moteur. Elles arrivent enfin dans l'allée de platanes qui mène au domaine des Gravières. Olivia descend la première pour attraper les béquilles de Nonna et l'aider à sortir. Derrière elles résonne déjà le pas joyeux de Bourgogne en train de les rejoindre. L'animal, trop heureux de retrouver Nonna, pose ses pattes avant sur ses cuisses. Nonna passe une main dans son pelage avant de murmurer :
— Toi aussi tu m'as manqué...
Elles font quelques pas lents vers la cuisine. Nonna ralentit légèrement devant les volets, le gravier, les murs encore humides. Puis la porte vitrée s'ouvre sur Émile. Nonna l'entoure maladroitement de son bras droit, la béquille toujours coincée dans sa main. Puis elle le relâche avant de rentrer dans la maison. A son tour, Olivia s'approche. La joue d’Émile claque contre la sienne. Il sourit.
— Merci de l'avoir accompagnée. Je pouvais pas faire la route... dit-il en désignant son bras droit replié contre lui.
Olivia hoche la tête.
— Ta sœur m'a dit. T'en as pour longtemps ?
— Non, quelques semaines tout au plus. Mais tant que je ne peux pas conduire, je suis bloqué ici.
Puis il s'efface pour la laisser entrer.
— Vous avez pas de sac ? demande-t-il en fermant la porte derrière lui.
— Non, on repart tout à l'heure.
Émile accuse le coup.
— Je pensais que vous alliez rester.
— On s'en va après le dîner. Franchement, c'est le maximum que je puisse faire pour l'instant, répond Hélène.
Ses mains remontent jusqu'à sa nuque pour resserrer son chignon.
— Les parents sont pas là ? demande-t-elle.
— Maman fourgonne dans le potager et Papa est au chai. Tu veux que j'aille le chercher ?
— T'embête pas. Je vais déjà aller voir maman, dit-elle en attrapant ses béquilles.
Émile bondit presque pour l'aider.
— Je t'accompagne, lâche-t-il d'un ton sans appel.
La langue de Nonna claque dans sa bouche.
— Ttt, ttt. Bourgogne va très bien s'en charger.
— Le sol est détrempé pour y aller, tu vas te casser la gueule.
— Émile, s'il te plaît. Faut que j'y aille toute seule.
— Mais je t'emmène et je te laisse devant.
— C'est bon, Émile. Je vais pas mourir entre la cuisine et le potager.
— Bon, gogne-t-il, s'il y a le moindre problème, tu m'envoies Bourgogne, ok ?
— Oui papa, répond Hélène avec une grimace moqueuse.
Puis elle quitte la cuisine, Bourgogne dans son sillage. La pièce redevient silencieuse. Olivia attend qu’Émile dise quelque chose. Il fixe sans bouger un carreau de faïence près de l'évier.
— Ça t'embête si on va dans le salon ? Ça donne sur le potager, ça me rassurerait.
— Bien sûr.
Elle le suit dans la pièce traversée par une lumière rasante. Un mince filet de fumée s'échappe des cendres dans la cheminée, dont l'odeur âcre imprègne encore l'air. Debout près de la fenêtre, Émile surveille le petit chemin de terre qui mène au potager. Olivia s'assoit sur le canapé, en retrait. De là où elle se trouve, elle aperçoit Nonna traverser la cour.
— Elle va y arriver, tu sais.
Émile se tourne vers elle. La lumière révèle les traits fatigués de son visage.
— A faire quoi ? A marcher dans la boue ou à parler avec maman ?
— Je sais pas. Les deux ?

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