43. Le potager

5 minutes de lecture

J'avance de mon pas claudiquant, Bourgogne contre ma jambe, celle qui ne répond plus aussi bien qu'avant. Émile avait raison, la terre est gorgée d'eau et je manque de tomber à chaque pas. A quelques mètres de nous, les hauts parleurs d'une vieille radio font grésiller un morceau de musique classique dont je suis incapable de retrouver le nom. Maman est là, les genoux posés sur un coussin, les mains dans la terre.

— Tu fais toujours écouter des symphonies à tes tomates ?

Elle se retourne brusquement avant de s'appuyer au vieux tabouret en formica où repose la radio pour se relever.

— Pour mes potirons, oui, répond-elle en s'essuyant les mains sur un vieux tablier vert dont la couleur tire maintenant vers le brun.

Ses yeux glissent aussitôt vers mes béquilles. Une hésitation traverse son visage.

— Tu devrais pas venir ici comme ça, fait-elle en montrant mes béquilles d'un mouvement de tête. C'est gadouilleux.

— J'avais une escorte, t'inquiète pas.

Je m'avance lentement. Un pas après l'autre, comme si je devais réapprendre aussi à approcher ma mère. Je ne l'ai pas revue depuis mon réveil, il y a presque six mois maintenant. A côté du tabouret, les pieds de tomates arrachés sont entassés dans une cagette. Les dernières fendues par la pluie pendent encore aux tiges noircies.

Maman ne bouge toujours pas, l’œil sur ma béquille, ses doigts tachés de terre qu'elle passe et repasse dans un pan de son tablier. Je tends maladroitement ma joue et elle me fait une bise rapide.

Nous voilà, toutes les deux. Peut-être que j'aurais dû laisser Emile m'accompagner. Je n'ai jamais su quoi dire à ma mère quand elle n'était pas d'humeur.

— Je n'ai pas tout à fait fini, ça t'embête ? demande-t-elle en se retournant vers les plants détrempés.

Un craquement sourd monte de la terre humide lorsque les racines cèdent enfin. Bourgogne tourne autour de nous, comme à la recherche de quelque chose. Et moi j'attends, en équilibre sur ma béquille qui s'enfonce lentement dans la boue. Ma paume glisse légèrement sur la poignée.

— Tu restes jusqu'à quand ?

— Je repars après le dîner. Je suis venue avec Olivia, tu sais ?

— C'est gentil de sa part de t'avoir emmenée.

Le pied de tomate retombe lourdement dans le cageot.

— Je crois qu'Emile l'aime bien, ajoute-t-elle en levant enfin les yeux vers moi.

Sa phrase me gêne immédiatement. Je ne sais pas, je ne sais rien.

— Ah oui ?

— Ils sont partis tous les deux en Italie quand tu étais dans le coma. Je ne sais pas trop pourquoi Emile s'était mis en tête d'aller poser des questions à ta correspondante italienne. Lola, c'est ça ?

Je déglutis sans un bruit.

— Giulia...

— Ah oui...

Elle passe son avant-bras sur son front avant de se baisser à nouveau.

— Quand il est rentré, il a mis un sacré bazar.

Elle arrache une feuille noircie avant de reprendre.

— Ton père et Ronan ne se parlent presque plus maintenant.

— Pourquoi ?

Ma voix s'éraille et se perd dans la brise.

— Papa lui a demandé de quitter la dépendance.

Elle secoue la terre accrochée aux racines sans relever la tête.

— Depuis c'est invivable.

Encore ce bruit sourd de racines et de terre.

— Papa pense qu'il vaut mieux prendre ses distances après...

Sa phrase reste suspendue quelques secondes.

— Enfin... après cette histoire de CP.

Mon pouls cogne jusque dans ma gorge.

— Je trouve ça quand même violent de le chasser comme ça, ajoute-t-elle.

Elle écrase une tomate fendue du bout de la botte.

— Je ne sais pas... Il s'est occupé de vous quand même.

Bourgogne relève le museau brusquement.

— Oui mais si mal, maman.

Et j'ajoute, dans un murmure :

— Tellement mal.

Elle se redresse légèrement.

— Écoute... je ne sais pas quoi te dire. Tu aurais dû nous en parler.

Un rire m'échappe, trop long, trop aigu. Gênant.

— J'ai essayé.

— Oui mais tu nous disais que tu mentais. Qu'est-ce qu'on aurait pu faire ?

— Je sais pas, maman.

Je resserre les doigts autour de la poignée de ma béquille pour arrêter le tremblement qui s'empare de moi.

— J'ai un peu froid.

Elle fait un pas dans ma direction avant de s'arrêter.

— Va te mettre au chaud, j'en ai pour cinq minutes.

Je reviens vers la maison, le corps lourd comme si j'avais cent ans, du froid jusque dans les doigts. La chaleur de Bourgogne qui trottine contre ma jambe ne parvient pas à me réchauffer.

Je rêve d'un feu.

Je rêve d'un verre.

Personne dans la cuisine, mais des éclats de voix roulent jusqu'à moi dans l'obscurité du couloir. J'approche. Dans l'encadrement de la porte du salon, je les distingue tous les deux, découpés par la lumière de la fenêtre. Assis côte à côte sur le radiateur en fonte, ils parlent bas, penchés l'un vers l'autre. Puis leurs rires résonnent dans cette grande pièce que j'ai toujours détestée.

Mais pas maintenant. Le visage de mon frère. Celui de mon amie. Ils ont continué sans moi. Je recule doucement sans un bruit avant de grimper les escaliers, les mains agrippées à la rampe, à cloche-pied pour ne pas basculer.

Je traverse les yeux fermés le couloir qui mène à ma chambre. Une fois devant la porte, je pose la paume contre le bois pour en sentir la chaleur. Quelque chose de moi est resté ici. C'est peut-être ça que je viens chercher.

Je jette ma béquille sur le lit. Maman est passée. Une odeur de lessive prend le dessus sur le reste. Elle a cru que je resterais dormir.
Elle ne s'en fiche pas de toi. Je me répète la phrase plusieurs fois. Des draps propres, c'est sa façon à elle de le dire. Je m'assois face à mon bureau et pose mon téléphone devant moi. Un message de Barthélémy s'affiche à l'écran.

Je pense à toi, bon courage. On se voit tout à l'heure.
Tout à l'heure. La perspective de lui me réchauffe. Je ne réponds pas encore. J'attends, pour savourer.

Je tire le tiroir qui coulisse dans un bruit sec. A l'aveugle, je cherche le vieux carnet du bout des doigts, sous le double-fond que je suis la seule à connaître. Invisible. J'effleure bientôt la couverture nervurée. Je l'attrape, l'ouvre. Je sais ce que je vais y trouver. Des morceaux de moi. Hélène quand elle avait douze ans, qu'elle a commencé à écrire. Treize ans, commencé à comprendre. Quatorze ans, commencé à mourir. Quinze ans. Arrêté d'exister. Une ombre plane. L'ombre de moi qui revient. Et je lis. Et j'ai mal.

Je tourne une page, puis deux, puis trois. Je laisse un blanc volontaire, assez grand. Grand comme tout ce qui s'est passé. Mon stylo plume est là, au fond du tiroir, je l'ai entendu rouler. Je glisse une cartouche d'encre - violette - et le clic du réservoir m'arrache une étrange satisfaction. La plume grince légèrement sur le papier. Je note la date.

Et puis j'écris.

Annotations

Vous aimez lire T. Laubrian ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0