Alberto
La gare était bondée. Heureusement, je n’avais qu’un sac à dos et je pus me faufiler sans trop de difficultés à travers la foule jusqu’à l’extrémité du quai.
Il faisait encore frais pour un mois d’avril. Le vent surtout me dérangeait. Même avec le col relevé de ma veste en jean, je sentais un courant d’air froid sur ma nuque. Je relevais mes épaules et tassais mon cou. Ce n’était ni confortable, ni efficace.
Quand le train fut annoncé, les voyageurs commencèrent à se presser sur le bord du quai. Je restai un peu à l’écart, les bras plaqués sur mon corps, les deux mains dans les poches de mon pantalon.
Je décidai de ne pas lutter et montai donc presque en dernier dans le wagon. C’est le bruit qui me saisit en premier : les conversations, le frottement des valises sur les racks, les annonces du contrôleur. La chaleur m’enveloppa et rapidement, j’eus chaud.
J’avançai entre les rangées de sièges à la recherche d’une place libre. Le voyage allait durer presque trois heures, il était hors de question que je reste debout. Je dus remonter trois wagons avant de trouver un siège. Je posai d’abord mon sac à dos sur le fauteuil, puis enlevai ma veste que je déposai sur l’étagère, juste au-dessus. Je sortis mes écouteurs et un livre de mon sac.
Quand je m’assis enfin, le train roulait déjà.
Le siège à côté du mien était occupé par un homme à qui je donnais une trentaine d’années. Il dormait, la tête appuyée contre la vitre. Je ne pus m’empêcher de le détailler. Il avait la peau mate, une barbe brune proprement taillée, un anneau doré à l’oreille. Il semblait musclé sans paraitre trop épais. Il portait une chemise en lin blanche dont la manche retroussée laissait apparaitre un avant-bras tatoué et poilu.
Je calai mes écouteurs dans mes oreilles et je lançai ma playlist « voyage ». Je me laissai enfin aller contre le dossier du fauteuil. Je fermai les yeux quelques instants. Ces quelques jours au loin me feraient du bien.
Derrière la silhouette du garçon, je vis défiler les immeubles de la banlieue de Milan. Les nombreux aiguillages rendirent ce début de voyage chaotique. Même avec la musique, j’entendis le crissement des roues et le bruit du roulement. Le contrôleur enchaina les annonces.
Après quelques minutes, le train accéléra enfin. Le paysage urbain laissa place à la campagne lombarde, parsemée d’immeubles, de hangars et de centres commerciaux. Il commença à pleuvoir.
Mon voisin se réveilla.
Il se redressa, se repositionna sur son siège et étira ses bras en baillant. Malgré ma curiosité, je gardai mon visage vers l’avant. Mais mes yeux, eux, glissèrent sur la gauche.
Il sembla remarquer ma présence. Nos regards se croisèrent à peine une seconde : il avait les yeux noirs et des cils épais qui approfondissaient son regard. Il était beau.
Je sentis immédiatement un pincement au creux de mon estomac, mon poing se resserra. Alors, pour ne pas rester immobile, je sortis ma bouteille d’eau de mon sac et me forçai à boire une gorgée.
Je ne voulais pas le regarder.
J’appuyai ma tête sur le dossier et plantai mes yeux sur le plafond du wagon, me concentrant sur la musique. Je feignis autant que je le pus l’indifférence. Alors, je pensai qu’à trop feindre l’indifférence, on en devient suspect.
Le temps passait, le paysage défilait. Mon voisin ne bougeait pas.
Je commençai à distinguer son odeur : un mélange de déodorant bon marché et de transpiration. Je fermai les yeux en inspirant. Et, la bouche entrouverte, j’imaginai ses aisselles que j’espérai poilues. Un frisson monta depuis mes pieds jusqu’à ma nuque, j’avais la chair de poule. Je dus me repositionner assez longuement sur mon siège pour chasser cette pensée.
Décidemment, je ne savais pas feindre.
Il profita de ce moment pour me parler.
J’ôtai mes écouteurs et je le fis répéter : il voulait simplement aller aux toilettes. Je me levai rapidement et m’écartai pour le laisser passer. Nous faisions la même taille, ses lèvres étaient fines et sa mâchoire nette.
Je sus qu’il ne fallait pas que je le regarde plus longtemps. Je détournai donc les yeux vers le dossier de mon siège. C’est là que je vis sa main : ses ongles impeccables, ses doigts fins, ses phalanges légèrement poilues, ses veines gonflées. La pointe au creux de mon estomac revint plus forte encore. Mes orteils se crispèrent dans mes baskets.
Je soupirai intérieurement en pensant que j’étais bien trop faible.
Je me rassis. Puisqu’il était parti, je pouvais enfin regarder franchement à gauche. Une veste en cuir marron était en boule contre l’accoudoir sous la fenêtre, une bouteille d’eau pétillante trainait sur le siège avec son téléphone qu’il avait laissé. La fenêtre était striée des lignes que laissaient les gouttes de pluie. Derrière, le paysage était flou.
J’étais enfin perdu dans mes pensées quand il toucha mon épaule. Évidemment, je sursautai. J’enviai la laine de mon pull qui avait reçu le contact de ses doigts, je pensai aussitôt que c’était là une pensée ridicule.
Il voulut juste se rasseoir.
Je me levai, m’écartai en regardant le sol : je savais que je rougirais (ou pire) si je le regardais. Le lino bleu nuit qui couvrait le sol du train, lui, ne me ferait aucun effet. Il fallut qu’il me frôle : le lin de sa chemise sur la laine de mon pull, son odeur un peu plus présente, le son de son souffle.
Je fermai à demi les yeux en regardant toujours vers le bas. Sa bottine de cuir traversa mon champ de vision. Je ne pus m’empêcher d’imaginer son pied : était-il aussi beau que sa main ?
Décidément, je ne savais pas bien contrôler mes pensées. Si je voulais survivre aux presque trois heures de trajet qu’il restait, il me faudrait penser à autre chose. Pas à lui, pas à sa barbe. Encore moins à ses lèvres et surtout pas à ses mains. D’ailleurs, son torse était-il poilu ?
Je me rassis.
Je grattai mécaniquement ma moustache, mon oreille, mon nez. Il fallait bien que j’occupe mes mains.
Lui aussi occupait ses mains : il jouait avec son téléphone, il était habile de ses doigts. Je me mordis la langue pour ne pas en tirer trop vite une conclusion qui n’aurait rien arrangé à mon état.
Son téléphone sonna. Évidemment, il n’avait pas mis le silencieux et évidemment il répondit.
Mon italien étant devenu correct après ces six mois passés à Milan, je compris. Et donc, j’écoutai.
Il parla vite mais distinctement. Sa voix lui allait bien, virile mais délicate. J’appris qu’il allait jusque Venise. Moi aussi. Que finalement, son interlocuteur ne viendrait pas le chercher à la gare (moi non plus on ne viendrait pas me chercher à la gare). Qu’il se débrouillerait très bien tout seul (je savais que, moi aussi, je me débrouillerais très bien tout seul en arrivant à Venise).
Il raccrocha. Je détournai les yeux, sans doute un peu trop vite pour paraître naturel. Ce lino bleu marine était vraiment passionnant.
Je le sentais agité. Je me forçais à ne pas l’être.
Nous étions à Brescia. Il pleuvait toujours, j’avais chaud et j’imaginais les jambes de mon voisin, ses mollets surtout. Et aussi, l’arrière de ses genoux.
Le train redémarra.
Il soupirait. Je regardais devant moi.
Il fit tomber son téléphone, je le ramassai. Il me sourit quand je le lui rendis. Il avait bien sûr un sourire qui me ravagea. Ses dents n’étaient pas parfaitement alignées. Mais elles étaient toutes là, et toutes blanches.
Il me remercia. Je le remerciai de son remerciement. Il rit. Je ris aussi.
Il se tourna vers la fenêtre. Je le regardai regarder par la fenêtre. Mais brièvement. Il n’aurait pas fallu qu’il voie que je le regardais pendant qu’il regardait par la fenêtre du train.
J’ouvris mon livre. Au moins, j’aurais quelque chose à regarder sans avoir besoin de paraître ne pas le regarder. Je ne lisais pas, je n’en avais pas envie. De toute façon, mes yeux avaient glissé sur la gauche : je voyais la main de mon voisin sur sa cuisse.
Je réalisai que j’étais bien trop sensible au charme des Italiens de mon âge. J’en eus une sueur froide.
Il remua sur son fauteuil. Je tournai la tête par réflexe, et aussi par curiosité. Il cherchait quelque chose dans les poches de sa veste, il me sembla agacé de ne rien y trouver. Il appuya sa tête sur le dossier et la tourna vers moi. Il me sourit.
J’étais bien trop figé pour que cela paraisse naturel. Et pourtant… Je voulais avoir l’air naturel.
Après une seconde qui dura plusieurs minutes, il me demanda un mouchoir. Je cherchai dans mon sac, je sortis un paquet entamé, en sortis un mouchoir et le lui tendis.
Je décidai de soutenir son regard. Après tout, à part deux heures de malaise, je n’avais rien à perdre.
Je le regardai se moucher. Son regard étant devenu interrogateur, je me sentis obligé de m’excuser. Je dégainai mon plus beau sourire, celui qui faisait des miracles dans les soirées. Je forçai aussi mon accent français.
« Ma sei francese? »
Je répondis que oui, j’étais français. Il parut étonné.
Il resta immobile un instant. Ses yeux noirs étaient fixés sur moi. Je passai ma main dans mes cheveux, avec toute la nonchalance dont j’étais capable. J’ôtai mes lunettes et les essuyai. Je les remis. Il n’avait pas bougé les yeux.
« Sono Alberto ».
Alberto. Il s’appelait Alberto. Je pensais que c’était commun. En même temps… Jean, c’est commun aussi. Nous étions quittes.
Il tendit sa main droite. Je la serrai. Elle était douce, elle était chaude. J’eus honte, un instant, d’avoir volontairement laissé mes doigts glisser sur les siens.
Il resta silencieux un instant. Je regardai sa barbe, au niveau des derniers petits poils, juste sous son oreille.
« Vai fino a Venezia anche tu? »
Je le lui confirmai. Il s’appuya sur le dossier de son siège et détourna le regard sur la fenêtre.
Le lac de Garde venait d’apparaître au loin, derrière la pluie. Le ciel était bas, blanc. Je pensai qu’il ne me reparlerait plus.
Le train ralentit. Quelques voyageurs se levèrent, je les suivis des yeux. Je ne regardais plus Alberto. Je m’efforçais de le chasser de mes pensées, lui, ses yeux, ses mains et son sourire. Mais son odeur, elle, restait. J’en étais enivré.
« Conosci Desenzano? »
Il avait parlé ; mon ventre avait sursauté. Je répondis honnêtement : j’étais venu une journée avec un garçon, il n’avait pas fait beau, nous nous étions ennuyés, nous étions rentrés à Milan plus tôt que prévu.
Il ne réagit pas. Ou alors feignait-il aussi bien que moi ?
En regardant par la fenêtre du train, il avoua, à voix basse, comme se parlant à lui-même, qu’il n’était jamais venu à Desenzano. Je ne sus que répondre après un tel aveu. Il y avait visiblement là un regret que je ne chercherais pas à creuser. Je fis mine de reprendre mon livre.
« Ti piace Milano? »
Je refermai le livre, le posai sur mes genoux. Je répondis que oui, je me plaisais à Milan, qu’il y avait toujours à faire, que la montagne et les lacs n’étaient pas loin. Tout cela était terriblement convenu. En même temps, je ne me voyais pas dire à un inconnu dans un train que mes colocataires italiens m’horripilaient, que je trouvais les milanais froids et que Paris me manquait.
Les rives du lac de garde défilaient derrière la vitre du train. Il ne pleuvait plus mais le ciel restait chargé. Alberto regardait toujours vers l’extérieur. Je voyais la racine de ses cheveux noirs, juste sous sa nuque, au-dessus du col de sa chemise. Il passa sa main sur son visage.
« Sei già andato a Venezia? »
Allait-il continuer longtemps à me poser ces questions inintéressantes ? Je répondis que oui, j’étais déjà venu à Venise, en voyage scolaire et puis une autre fois avec mes parents. Que j’avais aimé l’architecture, me perdre dans les ruelles, le palais des doges aussi. Je ne dis rien de l’odeur nauséabonde des canaux les jours de canicule, des repas trop chers, des pickpockets et de la foule. Je parlais comme un guide, je ne voulais pas le froisser.
D’ailleurs, pourquoi ? Il n’y avait aucun enjeu, le voyage était long, il était probablement juste poli avec un voisin français au regard un peu trop insistant. Je regrettai mes réponses. Elles étaient plates. Mais je me rassurai aussitôt : après tout, elles étaient à la hauteur de ses questions.
Alberto resta silencieux quelques minutes. Je regardai mes mains. Je les trouvai belles.
« Il ragazzo di Desenzano… Era… »
Il avait compris. Je répondis que ce garçon aurait pu être, mais que non, il n’avait pas été.
« Perché? »
Où voulait-il en venir ? Je réfléchis un instant en le regardant. Lui ne me regardait pas. Devais-je être honnête ou enrober la vérité ?
J’optai finalement pour la franchise. J’expliquai à Alberto que j’avais préféré ne pas revoir le garçon, que j’en avais préféré un autre, et que, finalement, j’étais toujours célibataire.
Il tourna la tête vers moi.
« Succede »
Comptait-il ses mots ? Ne sachant pas bien où il venait en venir, je rouvris mon livre. Il se détourna vers la fenêtre du train.
Je restai suspendu. Je sentis que lui aussi hésitait. Il triturait ses doigts, sa jambe battait.
Je fis semblant de lire. Je poussai le jeu jusqu’à tourner des pages que je n’avais pas lues en veillant à conserver un bon rythme.
Nous arrivions à Vérone. Je pensai à Juliette. Si Roméo avait parlé comme Alberto, serait-elle restée au balcon ? Ou se serait-elle replongée dans son livre en réfléchissant à ce qu’elle ferait des trois jours qu’elle avait prévu à Venise ?
Je ne savais pas ce que j’allais faire de ces trois jours à Venise. J’avais juste ressenti le besoin de quitter Milan. C’était l’hôtel qui avait fixé la destination.
« Ti va di prendere un caffè a Venezia? »
Je le fis répéter. Non pas parce je n’avais pas compris (j’avais parfaitement compris), mais pour être certain qu’il ne se défilerait pas. Après un instant d’hésitation qui me sembla convenable, j’acceptai.
Il sourit. Ses doigts étaient immobiles sur l’accoudoir et sa jambe ne battait plus.
Nous quittions la gare de Vérone. Je ne rouvris pas mon livre.
Le silence se réinstalla. J’imaginai qu’il regrettait sa proposition de café à Venise. Moi, je regrettai de ne pas savoir quoi dire.
Je le voyais à côté de moi, avec son regard baissé, son air devenu étrangement mélancolique (qu’est ce qui avait bien pu ne pas se passer à Desenzano ?). Ses mains sur son jean, sa chemise froissée, la peau luisante de son front, ses cheveux noirs épais. Il appuya sa tête sur la vitre.
Si nous ne reparlâmes pas jusque Venise, je ne m’étais pas gêné pour le regarder dormir, ou faire semblant de dormir comme je l’appris plus tard.
Le train s’engageait sur le pont sur la lagune quand il se leva. Il me frôla, je le respirai.
Je rangeai mes affaires dans mon sac et remis ma veste.
Habituellement, je me levais dans les derniers à l’approche de ma gare. Je ne voyais pas l’intérêt de rester debout plusieurs minutes, harnaché, valise en main alors que le train roulait encore. Je jugeais ces gens. Mais là, j’avais suivi le mouvement d’Alberto qui avait mis en bandoulière un sac de sport souple qui ne me sembla pas très rempli. Nous étions encore au-dessus de l’eau, j’étais déjà debout derrière lui dans l’allée, mon sac sur le dos. J’avais chaud et nous n’en finissions pas d’arriver.
Mais, en baissant les yeux, je vis ses fesses.
Nous marchions côte-à-côte sur le quai de la gare. L’ambiance était venteuse et bruyante. J’essayai de marcher au plus près de lui, recherchant le contact de son bras sur le mien.
Nous arrivâmes dans le hall de la gare. Je pensai que c’était là le bon moment pour annuler. Je ralentis franchement le pas et m’écartai un peu de lui. Alberto se retourna vers moi. Tout en conservant les mains dans mes poches pour garder un air détendu, je dégainai mon plus beau sourire et mon regard le plus doux. J’avais souvent travaillé cette démarche, je connaissais mes atouts, j’y allais donc franchement. Sans doute un peu trop, car finalement, je ne savais pas ce qui se cachait derrière sa proposition.
« Conosco un piccolo caffè qua vicino. Ti va? »
Je prolongeai mon sourire et mon regard quelques secondes. J’acceptai évidemment. D’ailleurs, en le regardant, debout, dans ce hall, je réalisai que j’aurais pu accepter beaucoup plus, beaucoup trop. Mais nous étions en Italie, je ne le connaissais pas et malgré tout, j’étais prudent.
Je le suivis sur le parvis. Il faisait gris et humide, il y avait des pigeons partout, les façades me parurent ternes. Vraiment, j’étais hermétique au charme de Venise.
En parcourant les ruelles proches de la gare, je regardai plus Alberto que Venise. Je jaugeai sa démarche, le rythme de son pas. J’appréciai son léger déhanché. En réalité, j’appréciai bien plus que son déhanché en le regardant. Mais je me forçai à ne pas y penser. Ce fut un échec : je laissai vagabonder mon imagination très loin, sur certains détails (qui pour moi étaient tout sauf des détails) de son anatomie. Et, en pensant que je ne le verrais jamais autrement qu’habillé, j’avais écarté la crainte de la déception qui m’avait effleuré : je ne l’imaginai pas autrement que magnifique.
Nous arrivâmes au pied d’un immeuble dont la façade avait sans doute été rose dans un lointain passé. Alberto m’indiqua une étroite porte verte à la peinture écaillée. Je dus me baisser pour la franchir. Le lieu était sombre et terriblement bas de plafond. Quelques personnes, pas franchement jeunes, étaient attablées. Personne ne nous regarda.
La serveuse contrastait : jeune, elle avait des mèches roses, un anneau au nez et de nombreux tatouages sur les bras. Elle prit mécaniquement notre commande. Je choisis la même chose qu’Alberto. Je ne maitrisais pas assez les usages du café en Italie pour risquer un faux pas. Et je voulais absolument garder bonne figure : j’avais tenu trois heures, il ne s’agissait pas de flancher maintenant.
Comme il ne parlait pas et que je ne pouvais pas continuer éternellement à simplement sourire, je lui demandai ce qui l’amenait à Venise. Il m’expliqua qu’il allait quelques jours à Trieste (son second train était le lendemain en fin de matinée) et qu’il s’était arrêté pour voir une amie d’université. Elle avait sans doute eu mieux à faire car elle n’était pas venue le chercher à la gare. Je la jugeai : quand on avait la possibilité de passer du temps à regarder Alberto, il fallait être vraiment idiote pour passer son tour.
Au moins, maintenant qu’il était face à moi, je pus en découvrir davantage. En particulier, les quelques poils noirs qui dépassaient de sa chemise m’inspiraient beaucoup de bien. Je voyais mieux le tatouage de son avant-bras (des feuilles et des fleurs qui entrelaçaient des chiffres). Dans mon imagination, il en avait d’autres.
En Italie, avaler une tasse de café prend environ une quinzaine de secondes. Nous restâmes donc face à face, séparés par nos deux tasses vides. Je pinçai mes lèvres légèrement en le regardant. Je savais que cet air, juste sous ma moustache, m’allait bien. C’était ma dernière arme, après ça, je serais à court de signaux. Enfin… À court de signaux convenables pour un lieu public.
Alberto jouait avec sa petite cuillère. Il levait souvent les yeux vers moi, mais ne les maintenait jamais longtemps.
« Dov’è il tuo albergo? »
Je vérifiai l’adresse sur mon téléphone : mon auberge était près du Campo San Maurizio. Très central. Il me proposa de m’accompagner. Je lui demandai s’il n’était pas attendu. Il me répondit qu’il avait le temps. Je l’interrogeai sur son sac, il m’indiqua qu’il était léger. À court d’argument, j’acceptai.
Il ne pourrait pas me reprocher de ne pas lui avoir offert de portes de sortie.
Alberto connaissait Venise, je n’eus donc qu’à le suivre. Nous parlâmes de tout et de rien. Essentiellement de rien d’ailleurs, et ça m’était égal tant que je pouvais être avec lui. J’avoue que je posai : je recyclai mon sourire, mon regard ténébreux et mon accent français. Je tentai la badinerie, je caressai ma moustache. Je flirtai franchement. J’espérai qu’il le voyait.
Il ne me semblait pas que lui faisait un quelconque effort. Il n’en avait aucun besoin, j’étais conquis.
N’ayant pas un mauvais sens de l’orientation, je le soupçonnai de nous faire prendre quelques détours. Peut-être cherchait-il une ruelle déserte ?
Je l’aurais laissé faire.
Mais il y eut toujours du monde. Et il commença à pleuvoir.
Nous arrivâmes devant mon hôtel quand il commença à faire nuit. Je balançai mon regard entre la vitrine et Alberto. Je surjouai la décontraction : je voulais masquer mon trouble. Mon estomac était retourné depuis longtemps, je regrettai la séparation qui s’annonçait.
Je pensai regarder Alberto pour la dernière fois. Je le sentis un peu raide, hésitant. Il frotta sa chaussure sur le sol en regardant au-dessus de mon épaule.
« Jean… »
Il m’avait nommé et son accent était charmant. Quelque chose dansait dans mon ventre. Il se gratta l’oreille, je mordis ma joue. Je sentais des gouttes sur mon front sans savoir s’il s’agissait de la pluie ou de ma transpiration.
« Pensi che posso venire con te? »
Enfin. Après trois heures de train et une heure et demie à errer dans les rues froides de Venise… Intérieurement, je criai « Oui, je veux que tu viennes dans cette chambre avec moi, je t’enlèverai ta chemise et le reste aussi ». À lui, je me contentai d’un « Oui » qui me parut trop neutre. Je le répétai donc en y mettant cette fois, une intonation à la hauteur de mon attente.
En donnant mes papiers d’identité à la réception, je fus pris d’un doute. Et s’il ne voulait voir que la chambre ? Et si je n’avais rien compris ?
Je récupérai la petite clé de la chambre 301 (et l’énorme porte-clé qui l’accompagnait). Il n’y avait pas d’ascenseur, l’immeuble était un labyrinthe. Nous passâmes devant les chambres sept-cent avant les quatre-cent. Nous dûmes redescendre quelques marches pour atteindre un étroit couloir tendu de vert. La porte 301 était au bout du couloir.
Il me suivit sans parler.
J’introduisis la clé dans la serrure, je la tournai, la porte s’ouvrit. Je la poussai.
La chambre était grande, très grande. Les deux hautes fenêtres l’éclairaient probablement quand il faisait jour. La moquette était épaisse et rouge. Le papier peint était fleuri, et rouge. La couette, les oreillers, les coussins étaient rouge. À l’exception d’un miroir qui était doré et du plafond qui était blanc (ou beige), tout était rouge.
« Ma, è tutto rosso! »
Alberto était perspicace.
J’éteignis la lumière, pour voir. Tout devint noir. Je dus rallumer, tout était rouge. Je posai mon sac sur une chaise en soupirant. Je me retournai vers Alberto qui semblait passionné par le plafond (ou bien cherchait-il juste à reposer ses yeux ?). La porte était restée ouverte. Derrière lui, je voyais le couloir vert. J’en vins presqu’à envier les daltoniens.
J’enlevai ma veste et mes chaussures et m’assis sur le lit. Il rebondissait. Cela me fit rire.
Je levai les yeux vers Alberto. Et maintenant quoi ? Il ne m’avait donné aucun signal clair, ni par un mot, ni par un geste, ni même à travers un regard.
Il ferma la porte, en restant dans la chambre. Était-ce le geste que j’attendais ? Non. Il vint s’asseoir sur le lit, un peu trop loin à mon goût.
Nous restâmes silencieux quelques instants. Je m’impatientai et je commençai à avoir faim. J’allais me relever, il dut le sentir.
« Sei veramente bello. »
Bien que sa voix fût basse, j’avais évidemment saisi tout de suite le compliment, mais je levai un sourcil et feignis un air interrogateur.
« Ti trovo molto bello. »
C’était dit différemment, mais le sens restait le même. Quoique j’avais noté qu’il était passé d’une généralité (assez largement partagée d’ailleurs) à l’expression de son propre avis sur la question, ce qui me flatta.
Était-ce enfin le signe que j’attendait ? Était-ce le signal qui m’autorisait à lui sauter dessus ? Ou bien attendait-il un nouveau flirt ? Que je lui retourne le compliment peut-être ?
Jean, tu penses trop ! me dis-je.
Et à force de trop penser, on ne bouge pas assez.
Il se laissa tomber en arrière sur le lit. Je sentis l’onde du matelas sous moi.
Il était maintenant allongé sur le dos sur la couette rouge, les bras légèrement écartés, beau, bien sûr. C’était une invitation, mais j’avais des principes. Je restai donc immobile en attendant une autorisation formelle.
Il approcha lentement sa main de moi, je la suivis des yeux. Il la figea un court instant. Et puis, du bout des doigts, il toucha mon pantalon. Une bouffée de chaleur me parcourut, mes poils se dressèrent. J’avais mon signal et je n’avais plus d’excuse.
J’appuyai une main sur la couette et je pivotai vers lui. Nos yeux se rencontrèrent. Alors, je posai, lentement, mon autre main sur son torse ; il ne masqua pas son trouble. Je tremblai.
Je basculai. J’avais ralenti mes gestes, je voulais savourer le moment. Je pliai mon bras, je me rapprochai. Nous nous regardions toujours, j’essayai de ne pas ciller.
Je retrouvai son odeur, plus forte, et puis, plus bas, je sentis son souffle. Il était chaud, régulier. Son visage était maintenant tout près, je distinguai chaque poil de sa barbe, le relief de ses lèvres, le léger mouvement de ses narines.
Lui, ne bougeait pas.
À quelques centimètres de sa bouche, je m’arrêtai. Je sondai ses yeux, ils brillaient.
Il posa sa main sur ma nuque. Ce fut électrique, un frisson dans tout mon corps. Et, un léger sourire, involontaire, qui me sortit de l’air sérieux que j’avais maintenu. Le pincement de mon estomac avait étonnamment disparu.
Il caressa mon cou. Je tremblai plus fort. Sa main glissa sur mon oreille, je bouillai. Un doigt glissa sur ma joue, jusqu’aux premiers poils de ma moustache. Je ne savais plus où j’étais. Son autre main serra le haut de ma cuisse. Je souris.
Alors, doucement, je l’embrassai. Ses lèvres étaient douces. Je sentis sa langue, chaude. Il ferma les yeux, et le long courant de son expiration parcourut mon visage. Sa main était maintenant dans mes cheveux, réveillant chaque centimètre carré de mon crâne.
Je me contrôlai. Oui, je me contrôlai. Même quand je déboutonnai sa chemise, je voulus profiter de chaque seconde, imprimer dans ma mémoire chaque découverte : la peau de ses épaules, les muscles de son dos, les poils de son torse tatoué. Il s’était d’abord laissé faire et puis, il s’était redressé et avait commencé à me déshabiller.
Ses mains tinrent leur promesse. Elles étaient douces autant qu’elles étaient belles. En contemplant ses doigts sombres sur ma peau claire, je me dis qu’ils étaient bien mieux sur les poils blonds de mon torse que sur le fauteuil vert d’un train régional.
Un peu plus tard, je fis glisser son boxer, mon imagination ne s’était pas trompée, au contraire. Je me reculai, juste un instant, pour profiter. J’avais des points de comparaison, beaucoup même, mais là…
Il n’hésita pas : il fut tendre quand il le fallait et ferme quand il le devait. En le voyant faire, je me dis qu’il était sans doute presque aussi expert que moi.
Moi, je m’appliquai, je voulais être à la hauteur, comme si toutes mes années d’expériences n’avaient servi qu’à préparer ce moment. Mes doigts parcoururent les zones les plus reculées de son corps. Je guettai ses réactions, surtout les plus discrètes. Et ma langue… ma langue explora tout, ses aisselles bien sûr et ses fesses aussi. Je l’avais senti se cambrer, serrer ses doigts sur ma peau. Nos mains s’étaient mêlées, nos transpirations s’étaient mélangées, son odeur était partout. L’air de la chambre rouge devenait lourd, j’inspirai profondément.
Enfin, il entra en moi. Je posai mon talon sur le haut de ses fesses, une main sur sa nuque, je collai mon front sur le sien et je plantai mes yeux dans les siens, mettant dans mon regard un mélange de défi, d’encouragements (dont il n’avait pas besoin) et de tendresse. Parfois, nos lèvres se rejoignirent. Je soupirai en rythme.
Nous fûmes synchronisés jusqu’au bout ; je ressentis chacune de ses convulsions, je crus perdre connaissance, et ça m’arrivait rarement. Je le maintins en moi le plus longtemps possible, il ne résista pas. Il glissa son visage dans mon cou, j’en profitai pour parcourir ses cheveux et son dos.
Nous n’avions pas crié, nous n’avions pas parlé.
Je vis notre reflet dans le miroir doré de la chambre, nos corps mouillés, l’un sur l’autre, sa peau sombre contre ma peau claire. Je nous regardai quelques instants. Je nous trouvai beaux.
Alberto s’écarta finalement et tomba sur le dos, à côté de moi. Je fixai le plafond. La couette mouillée devint froide sous mon dos et enfin, j’arrêtai de penser.
Je n’ai jamais su quand je m’étais endormi. Mais quand j’ouvris les yeux, il était parti. Un oreiller portait la trace de sa tête et je sentis, encore en moi, une part de lui.
Je n’avais pas son numéro.
Alberto.

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