Sylvain
Le feuillage jauni des platanes filtrait la lumière du soleil. Ce mois d’octobre était encore doux. En remontant le boulevard, je mesurai tout ce qui avait changé, mais je reconnus néanmoins la petite épicerie où j’avais eu mes habitudes, je repensai alors à la caissière à qui il manquait un bras, était-elle toujours là ? Je n’entrai pas.
Je ne devais rester que quelques heures à Lyon, j’aurais pu faire quelques achats aux halles, retourner voir le Rhône, peut-être même pousser jusque la place Bellecour. Et pourtant, sans y avoir vraiment réfléchi, j’avais marché vers le Nord, vers mon ancien quartier, vers mon adolescence.
Je traversai le cours Vitton.
Alors, je le vis, mon lycée, sombre, en partie masqué par les feuilles des grands arbres qui bordaient le boulevard. Les fenêtres avaient été changées – il était temps, les courants d’air et le bruit rendaient les cours de mathématiques plus pénibles qu’il ne l’étaient déjà. La façade, elle, était toujours noire.
Je m’arrêtai.
Il me revint. Ses mains d’abord, ses mains surtout : larges, puissantes et si nettes. Ses mains que j’avais regardé si souvent, ses mains que j’avais imaginé sur moi, que j’avais voulu sur moi. J’aurais pris tous les risques. Enfin presque : je n’étais pas encore libéré de mon éducation bourgeoise et le regard des autres me paralysait.
Et, comme il y a quinze ans, une pointe apparut au creux de mon ventre. Elle était heureusement moins violente désormais – j’avais vécu – mais elle était toujours là.
Sylvain.
Est-ce que je le reconnaîtrais ? Est-ce que j’avais envie de le reconnaitre d’ailleurs ? Pas vraiment. Je l’avais idéalisé pendant quinze ans, il ne s’agirait pas de tout gâcher.
C’est à l’entrée de la cantine que je l’avais vu pour la première fois, il contrôlait nos cartes. Mon ventre avait chaviré, mes mains avaient été prises de fourmillements, ma tête avait bourdonné, j’avais dû détourner les yeux, vite, très vite. Je n’avais jamais ressenti ça (et je n’ai plus jamais ressenti ça comme ça depuis, une première fois est une première fois). J’avais évidemment fait tomber ma carte quand ce fut mon tour, j’avais dû me baisser devant lui pour la ramasser et me relever devant lui avant de la lui tendre. Ce moment avait été pour moi un supplice.
C’est là que j’avais vu sa main, quand il avait pris ma carte. J’avais été saisi par la netteté de ses ongles, ses doigts, les veines gonflées, et partout, des poils fins, clairs. Toutes les mains que je verrais ensuite seraient jugées selon cet étalon. Après tout, je n'allais pas accepter n'importe quoi sur moi ?
Je ne l’avais pas revu pas tout de suite, pourtant, je l’avais cherché : le matin au portail, le midi à la cantine, la journée dans la cour.
Il était réapparu à la bibliothèque. Assis, il lisait une revue sur une table près de l’entrée. J’avais ressenti le même pincement, la même gêne, les mêmes frissons, mais cette fois, j’étais seul. Et d’où j’étais, j’avais pensé qu’il ne pourrait pas me voir (j’étais naïf, mais heureusement, il ne m’en tint pas rigueur). Je l’avais observé : il portait un t-shirt blanc sous une surchemise verte à carreaux (nous étions peu après l’an deux-mille, c’était acceptable, et de toute façon, je lui aurais pardonné), il avait une barbe naissante et les cheveux très courts. Mais surtout, c’est sa carrure m’avait impressionné (je peux bien avouer aujourd’hui que cette vision a grandement contribué à mon choix de faire du sport : je voulais impressionner comme je l’avais été ce jour-là).
Il avait levé les yeux, ils étaient bleus. J’avais immédiatement compris qu’il m’avait vu. J’avais senti mon visage devenir chaud, j'étais probablement devenu rouge aussi. J’avais ramassé mon sac et étais parti, trop vite. J’avais compris ce jour-là qu’il fallait que j’apprenne à masquer mon trouble : j’étais attiré par les garçons, je le savais, je l’avais toujours su, mais je compris ce jour-là qu’il me faudrait être discret.
Regarder Sylvain m’apprit à feindre.
Je l’avais revu plus régulièrement. À l’entrée le matin, souvent. De loin, je l’avais observé, mais de plus près, j’avais toujours surjoué l’indifférence. Je ne savais pas encore doser.
Mon amie Mélanie n’était pas dupe. Elle m’avait fait une réflexion qui m’avait glacé. Donc, ça se voyait, tout le lycée savait, et pire, Sylvain savait : je m’étais pensé perdu. Mais comme rien n’avait changé, je m’étais remis de ce trouble finalement assez vite (j’avais surtout surestimé la capacité de jugement de mes camarades, le regard d’une fille est beaucoup plus juste sur ce point, surtout si la jeune fille est attirée par le garçon en question. Et Mélanie m’aimait beaucoup ; je le savais très bien).
Un soir où j’avais fini tard, j’allais sortir parmi les derniers du lycée. Sylvain était en train de fermer les portes quand j’avais pénétré dans le hall. Nous étions seuls, il avait levé les yeux :
— Jean ? Tu n’es pas encore parti ?
Il m’avait parlé, il connaissait mon prénom. Mes techniques de feinte n’étaient pas encore rodées, je n’étais pas armé. J’étais donc resté raide et silencieux. Il m’avait souri. C’était trop, je m’étais vu rougir, j’avais eu honte. Tellement honte.
— T’inquiète pas, je t’ouvre.
J’avais bafouillé un merci avant de passer la porte. J'avais couru sur le boulevard sans respirer, tourné dans la première rue et m'étais appuyé sur le mur de pierre du lycée. Essoufflé, les jambes tremblantes.
Je m’étais promis de ne plus jamais me mettre dans un état pareil pour un garçon. Je ne tins évidemment pas cette promesse, je fis bien pire par la suite. Mais à chaque fois, j’avais repensé à ce moment.
Le bac approchait, et avec lui l’été. La chaleur écrasait la ville, je n’avais rien révisé. Je savais déjà que je serais à Paris en septembre, tout était réglé.
J’avais traversé les épreuves sereinement, pressentant que je réussirais brillamment ; ça avait été le cas.
C’était ma dernière journée au lycée. J’étais passé saluer certains de mes professeurs et quelques-uns de mes camarades (je n’en reverrais presqu’aucun). Et, au milieu de la grande cour, j’avais levé les yeux sur les façades grises, les coursives, les arbres, ces murs où j’avais vécu trois années. Je n’avais éprouvé aucun regret à ce moment-là (ils étaient venus plus tard). Mon sac sur le dos, je m’étais dirigé, résolu, vers la sortie.
Sylvain était dans le hall. Il portait un t-shirt blanc qui révélait beaucoup trop sa carrure de rugbyman. Pensant ne jamais le revoir, j’avais ralenti mon pas pour le regarder.
Il m’avait souri.
— Jean ? Tu as deux minutes ?
Je me souvins que j'avais été surpris, cueilli même. Que me voulait-il ? Je n’avais jamais anticipé une conversation...
Je l’avais suivi dans le petit bureau d’accueil, juste à côté du hall. Il avait refermé derrière nous. Nous étions restés debout, il m’avait regardé, comme jamais il ne l’avait fait, et comme rarement je fus regardé par la suite.
— J’ai vu que tu me regardais souvent.
J’avais dû poser une main, glacée, sur la table.
— C’est pas grave tu sais, c’est même flatteur. Moi aussi, au lycée, j’ai flashé sur un garçon. C’était un jeune prof d’anglais.
Je me revis, face à lui, désarçonné et désarmé. Donc, il aimait lui aussi les garçons… Allait il me proposer quelque chose ?
Moi ? j’avais été incapable de parler.
— J’avais compris qu’il était gay, il avait remarqué que je le matais. On comprend ces choses en général, tu verras. Je n’étais pas assez discret à l’époque, un peu comme toi à la bibliothèque. Et un jour, après un cours, il m’a pris à part. Je devais être à peu près dans le même état que toi maintenant. Il en a un peu profité, je l’ai laissé faire.
Sylvain m’avait souri en finissant sa phrase. J’étais resté suspendu à ses lèvres, sans souffle, mes doigts de pieds crispés dans mes chaussures. Il m’avait considéré un instant. Je voyais ses yeux bleus, fixes, bienveillants. Il avait poursuivi.
— Fais attention à toi, mais n’aie jamais honte. Et surtout, sois toujours honnête avec toi-même. Tu vas à Paris je crois ?
J’avais acquiescé d’un mouvement, ma bouche desséchée m’empêchant toute parole.
— Sois prudent là-bas. Moi je ne l’ai pas été assez… Et aujourd’hui…
Son regard s’était voilé, mais il était resté sur moi. Mes jambes s’étaient dérobées sous moi mais j’avais tenu son regard. Je n’avais pas voulu flancher dans un tel moment. Il avait été le premier à me faire cette confession, et par la suite, à chaque fois qu’un garçon m’avoua la même chose, je repensai à Sylvain.
Nous étions restés silencieux quelques instants. Finalement il avait posé sa main sur mon épaule. J'avais frémis. Était-ce le moment ? J’avais eu envie de pencher la tête pour la sentir et surtout, j’avais refreiné mon envie de le prendre dans mes bras (même si je n’aurais pas vraiment su quoi faire ensuite. Mais ce fut là un de mes grands regrets). Il ne souriait plus.
Après quelques minutes, il avait rouvert la porte.
J’étais sorti sur le boulevard, je ne m’étais pas retourné.
Bien plus tard, en ce jour d’octobre, en regardant la fenêtre de la petite loge, je pensai à Sylvain. Je pensai aussi à moi.
Le vent souffla dans les platanes, je dus resserrer mon écharpe. Mon souffle s’accéléra, mes yeux me piquèrent avant de s’embrumer.
J’espérai sincèrement que Sylvain allait bien.

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