Étienne

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Mes parents n’avaient consenti à ce voyage que du bout de lèvres. « Ça serait pas mieux l’Italie avec tes études ? » « Et puis, c’est qui ce garçon ? »

Je leur avais pourtant expliqué plusieurs fois que j’avais rencontré Étienne lors de notre voyage d’étude de première année, à Dunkerque. Qu’il venait de Toulouse, ce qui valait Lyon, et qu’il avait été scout, ce qui n’était pas rien.

« Mais vous partez que tous les deux ? Il n’y aura pas de filles ? »

J’avais répondu qu’à Barcelone, il y en aurait. Cela avait convaincu mon père. Et le voyage fut financé.

Nous débarquâmes donc à l’aéroport de Barcelone un 14 juillet avec Étienne. Nous avions 21 ans.

Nos parents nous avaient évité l’auberge de jeunesse. Nous posâmes donc nos valises dans une petite chambre avec deux lits jumeaux qu’avait réservée les parents d’Étienne.

Moins d’une demi-heure plus tard, nous cherchions déjà un bar dans la vieille ville. Il faisait chaud et je portai pour la première fois de ma vie (et pas la dernière) un débardeur. J’appliquai les conseils d’Étienne, je me tenais droit, les épaules en arrière. Je marchai les mains dans les poches, je jouai la confiance.

Je guettai mon reflet dans chaque miroir, dans chaque vitrine.

Nous entrâmes dans le bar le plus bruyant. Étienne nous commanda des bières et des tapas. De notre table haute, nous regardions autour de nous, sans parler (on ne se serait pas entendu de toute manière).

Je scannais la pièce en buvant : les détails des visages et des coupes de cheveux, les corps transpirants, les attitudes souvent relâchées. J’imitai la manière de croiser les jambes d’un garçon que je trouvais beau. J’essayai de mimer le sourire d'un serveur, de le combiner à une manière de regarder que j’avais déjà trouvée.

En regardant le serveur qui déposait nos verres, Étienne me glissa à l’oreille « on va s’amuser mec. On va s’amuser. »

Je voulais qu’il ait raison. L’application que je mettais dans mes études d’architecture m’empêchait de beaucoup sortir à Paris et je passais encore mes vacances avec mes parents.

Étienne commanda deux nouvelles bières. Nous mangions à peine.

Mon pas était léger et ma démarche mal assurée quand nous retrouvâmes l’air chaud de la rue. J’enviai Étienne : son pas assuré, l’aisance de ses mouvements et sa manière de toujours sourire. Bien sûr, nous avions flirté en première année, assez ouvertement d’ailleurs (contrairement à lui, ça avait été pour moi la première fois et puis, cela avait bâti ma réputation parisienne). Fatalement, nous étions allés plus loin. Il arrivait encore que nous replongions.

Nous prenions tous les flyers de soirée qu’on nous tendait. Nous riions des images de filles, jeunes et probablement jolies, en maillot de bain. Je savais qu’Étienne aurait préféré voir des fesses de garçons et il savait que moi, j’aurais voulu des torses poilus.

La nuit avançait, j’étais épuisé, je réussis à convaincre Étienne de rentrer à l’hôtel. Je dormis comme une masse.

Le matin suivant, le chantier de la Sagrada Familia nous absorba tout entier. Nous y passâmes plusieurs heures, touchant les murs, lisant tous les cartels, explorant tous les recoins. Je commentai tout : la texture de la pierre, le grain du béton, les couleurs des premiers vitraux, la hauteur des échafaudages. Je savais que je parlais trop. Étienne prenait des photos.

J’en sortis la tête vidée.

Nous mangeâmes une pizza (froide et grasse) en terrasse. En rentrant à l’hôtel, Étienne s’arrêta devant la vitrine noire d’un tatoueur. Il me regarda en souriant.

— Chiche ?

Mon crâne était pris de fourmillements quand nous passâmes la porte. Les murs étaient couverts de modèles de tatouages tribaux, de motifs floraux et de caractères asiatiques. C’est Étienne qui mena la négociation avec la tatoueuse, je restai dans un angle de la boutique, les mains crispées dans les poches de mon short.

En m’asseyant, je regardai le matériel déposé sur la tablette, l’aiguille, l’encre noire, les gants noirs. J’avais la bouche sèche. Je n’entendais plus rien.

Je n’eus pas mal quand l’aiguille inscrivit la lettre É juste sous mon aisselle gauche. En revanche, je vis Étienne grimacer quand la tatoueuse dessina le J sur son flanc droit.

Nous étions restés moins d’une demi-heure dans la boutique. J’avais mon premier tatouage, Étienne aussi, il avait aussi maintenant un anneau à l'oreille gauche. J’avais trouvé tout ça incroyablement punk.

Nous prîmes notre temps pour nous préparer après la sieste : taillage de barbe, épilation de précision, tests de coiffures et essayage croisé de tous nous vêtements (nous faisions la même taille). Je commentais, il rebondissait, je taquinais, il flirtait. Notre routine était en place.

En sortant, la chaleur m’écrasa. C’est donc couvert de sueur que j’entrai dans le bar qu’avait choisi Étienne.

Il n’y avait que des hommes. Au premier regard, je compris que nous étions parmi les plus jeunes.

Je ne me tenais plus si droit.

Je suivis Etienne jusqu’au bar, il me parut lui aussi un peu raide, son pas un peu trop lent. Il commanda deux bières que nous bûmes, debout, en silence, dans un angle du bar. J’observai les hommes, leurs corps, leurs vêtements, leurs allures. Je m’attardai sur le tracé d’une barbe, les poils d’une épaule, la courbe d’un mollet et surtout, leurs mains. Je les imaginai sur moi, sur ma peau encore fine, trop blanche. J’avais des fourmis dans le ventre. J’avalai ma pinte, trop vite.

Je commandai les deux bières suivantes. Le serveur me sourit, je ne sus pas réagir, je m'en voulus.

Je tendis son verre à Étienne.

— Les deux mecs dans le coin là-bas nous matent depuis tout à l’heure.

— Lesquels ?

Il me désigna deux garçons appuyés sur un mur de briques. Effectivement, ils regardaient vers nous. Je détournai la tête.

— Arrête de les regarder comme ça, on va faire quoi s’ils viennent ?

— On leur parlera Jean. On n’est pas des sauvages.

Je voulais répondre que je ne parlais pas espagnol. Mais la vue de l’un d’eux, même furtive, avait accentué la pointe qui n’avait pas quitté mon estomac depuis que nous avions franchi la porte. Il était grand, portait une chemise rouge et un short en jean. Et il avait les bras poilus.

Je bus ma bière sans répondre.

La musique était plus forte, le bar s’était rempli, j’observais toujours. Mon débardeur collait sur ma peau moite, des gouttes de sueur glissaient dans mon dos et sur mon front. Je n’avais rien pour m’éponger.

Il me sembla que les deux garçons nous regardaient toujours.

Etienne ramenait ma troisième bière. Je fixai le verre froid que je faisais tourner entre mes mains, la mousse qui disparaissait, les bulles qui éclataient.

En relevant les yeux, je vis que les deux garçons qui nous avaient observés s’approchaient. Etienne me donna un coup de coude. Je replongeai mon attention sur mon verre.

Ils nous saluèrent. Je dus lever les yeux. Je repensai au serveur de la veille, j’imitai son sourire, et doucement, je redressai mes épaules. Etienne nous présenta « Él es Juan, Yo Étienne, somos franceses ». Ils se présentèrent en retour, Diego et Pablo. Pablo et sa chemise rouge, sa courte barbe noire, ses épais sourcils et ses grandes mains qui tenaient un verre de bière presque vide.

Je laissai Etienne mener la conversation. Je me contentai d’opiner et de sourire en regardant Pablo, ses avant-bras épais couverts de poils noirs, son nez fin, le lobes de son oreille. Il me parut qu’il ne me regardait pas.

Ils proposèrent une autre bière, Etienne accepta. En prenant ce quatrième verre, les doigts de Pablo frôlèrent les miens, je retins mon souffle.

Je ne les écoutais plus, ma vue se troublait, la musique se mélangeait à leurs voix. Je regardai mes pieds. Alors, la main de Pablo se posa sur mon épaule. Je levai les yeux vers lui, il me sourit.

Un autre verre me fut donné. La main de Pablo avait glissé sur mon cou, puis le long de mon dos. Elle était maintenant sur le haut de mes fesses. Je ne buvais plus.

Je sentis le souffle d’Étienne dans mon oreille.

— Ils proposent qu’on aille chez eux, ils sont en couple, j’ai dit que nous aussi. Tu viens ?

La pression de la main de Pablo s’accentua. Je sentais chacun de ses doigts sur le tissu mouillé de mon débardeur. Je me tournai vers le visage d’Etienne.

— Ils ont quel âge ? Ils habitent où ?

— On s’en fout, viens.

L’air de la rue me fit d’abord du bien. Pablo marchait à côté de moi, nous suivions Étienne et Diego. Le tissu de sa chemise caressait mon bras, les lumières de la rue étaient floues, je me sentis dériver.

Même agrippé au bras de Pablo, je n'allai pas droit.

Nous étions tous les quatre dans un étroit ascenseur. Diego embrassait Étienne. La main de Pablo était sur ma nuque. La cabine tournait, j’avais la nausée.

Pendant qu’ils ouvraient la porte de l’appartement, Étienne se tourna vers moi « Putain Jean, putain. Ils sont canons ». Ma main était appuyée sur le mur, je ne voyais que le carrelage marron du sol, je transpirais, je me concentrais sur mes jambes et sur ma respiration.

Nous entrâmes. Je faillis tomber en me déchaussant. Étienne me regarda un instant, il resserra sa main sur mon poignet.

— Ça va Jean ? Tu veux qu’on rentre ?

Je bafouillai juste que je voulais aller aux toilettes.

J’eus à peine le temps de fermer la porte derrière moi. Je tombai. Tout mon corps se contracta, mes genoux frottèrent le carrelage froid, ma main serra le bord de la faïence, je convulsai au-dessus de la cuvette. Plusieurs fois, J’avais du mal à respirer, ma peau était glacée.

Je m’effondrai contre le bidet. Après quelques minutes, ma vue commença à s’éclaircir. Je m’appuyai sur la cuvette pour me relever. Je tirai la chasse d’eau deux fois. Je me rinçai la bouche, au moins dix fois. La pièce ne tournait plus.

Après une hésitation, je me redressai face au miroir. J’étais gris. Je mis de l’eau sur mon visage, me lavai les mains et m’essuyai avec une serviette que je trouvai près du lavabo. Je la gardai contre moi quelques instants, elle sentait le frais.

Je sortis sans bruit de la salle de bain. Il y avait de la lumière sur ma gauche. J’avançai doucement en laissant glisser ma main sur le mur. Une forte odeur de tabac froid me parvint. Des vêtements jonchaient le sol. Des shorts, une chemise rouge froissée sur le t-shirt noir d’Étienne.

Je les trouvai sur le canapé, nus tous les trois. Leurs soupirs se superposaient. Étienne était à quatre pattes, Pablo devant lui, une main sur sa tête et Diego derrière lui. Étienne ne bougeait presque pas. Je restai dans l’ombre. Il y avait des cendriers pleins sur les tables, une bouteille de vodka, ouverte et à moitié vide, une dizaine de verres vides, sales, des paquets de chips ouverts et sur le sol, un préservatif taché.

— ¿Hey Juanito, estas bien? ¿Mejor?

Un frisson froid parcourut mon dos. Je fis un pas en arrière. Pablo vint vers moi en souriant, il me tendit la main. Son corps me parut flasque, ses pectoraux tombants, il n’avait aucun poil hors de ses bras, ses pieds étaient sales, son sexe mouillé, dressé, étonnamment tordu. Je vis alors le visage d’Étienne, à peine conscient. Il s’effondra sur le ventre, Diego s’allongea sur lui et continua. J’entendais le claquement régulier de son corps sur la peau d’Étienne.

J’étais figé, contre le mur, Pablo posa ses deux mains sur mon torse. Il avait les ongles rongés. Il sentait le tabac et la sueur rance. Je détournai la tête quand il essaya de m’embrasser.

¿Que pasa maricon? ¿No quieres follar? Yo quiero follarte.

Je repoussai ses mains. Mes oreilles bourdonnaient, la nausée revenait.

¿Y qué? Me miraste en el bar, me pusiste cachondo, ¿y ahora ya no quieres? Zorrita.

Je ne voulus pas comprendre.

La vue du J tatoué sur le flanc d’Étienne fut comme un électrochoc. J’écartai Pablo brusquement et avançai rapidement vers le canapé. Je me baissai à la hauteur du visage d’Etienne. Diego maintenait son rythme. Il gémissait.

Je pris le visage d’Etienne dans mes mains, son regard était vide.

— Étienne ? Ça va ?

Il ne répondit pas. Je regardai Diego. Ils parlaient, je ne les écoutais pas.

— Leave him, he’s unconscious.

Diego ne s’immobilisa pas, au contraire.

— I am coming. Let me finish.

Une décharge descendit mon dos, mon mal de ventre, mon mal de tête, tout disparu subitement. Je repoussai Diego qui tomba sur le carrelage. J’eus le temps de voir qu’il portait un préservatif. Je saisis Etienne par les épaules et le soulevai. Il ne m’aidait pas, il était lourd.

Il appuya sa tête sur mon épaule, et commença à marcher maladroitement. Je le tirai vers la sortie. Les Espagnols ne s’interposèrent pas mais ne m’aidèrent pas non plus. Derrière moi, Pablo riait. Je serrai les dents, de la salive coulait sur mon menton. J’assis Etienne sur le carrelage du palier. Je n’eus pas le temps de me reglisser dans l’appartement, la porte avait claqué.

Je le tirai dans l’ascenseur, il était nu, il bavait. En bas, je lui enfilai mon caleçon.

Je gardai Étienne dans mes bras pendant qu’il vomissait entre deux voitures. Je le soutins quand il trébucha, pieds nus sur le bord d’un trottoir. Je le rassurai quand il marmonna. Il s’endormit sur mes genoux, allongé sur le banc d’un square où nous restâmes jusqu’au lever du jour.

En se réveillant, il tremblait. Je caressai ses cheveux.

— Viens on rentre.

Il me regarda.

— Il avait mis une capote ?

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