Samuel

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J’avais rencontré Samuel par une application.

Nous avions d'abord échangé quelques messages convenus puis quelques photos moins convenues. Il était taquin, m’avait semblé spontané. J’avais aimé ça.

J’acceptai donc très naturellement et peut-être un peu trop rapidement de passer chez lui un dimanche après-midi.

Je pris mon temps pour me préparer : choix des vêtements, des accessoires et surtout une toilette complète. En me redécouvrant dans le miroir de mon ascenseur, je me pris en photo (une de plus). Je l’ envoyai à Etienne, avec l’adresse de Samuel, au cas où.

Même après dix minutes de vélo, je montai les quatre étages d’un pas léger. Samuel me plut dès qu’il ouvrit la porte. Il était roux (ce qui pour moi est une qualité) et avait de beaux yeux bleus. Il me sourit franchement en me serrant la main. Je devinais sa carrure sous son polo noir et dans la poigne de sa main. En le voyant, je pensai que ses photos ne lui faisaient pas honneur.

Nous nous assîmes sur le canapé. Il parla beaucoup, je ne l'écoutai pas vraiment. Quand il me donna le verre d’eau que j’avais accepté, je pus enfin détailler ses mains, blanches, soignées et couvertes de taches de rousseur.

La décoration de l’appartement était soignée, un peu trop même à mon goût. Mais on sentait néanmoins une attention aux détails et aux finitions que mon regard d’architecte ne pouvait qu’apprécier.

La chorégraphie se mit en place.

Nous discutâmes en nous regardant. Il fut taquin, je fus réceptif. Il me dit qu’il me trouvait beau, je jouai le modeste. Après être allé chercher un autre verre d’eau, il se rassit plus près.

Pour une fois, c’est moi qui fis le premier pas. Tout s’enchaîna. Je commençai à le déshabiller, nous nous embrassions, et plus bas, nos mains savaient quoi faire. Très vite, nous fûmes nus, l’un contre l’autre. Je le voulais en moi.

Il m’entraina dans sa chambre.

Tout était parfait. La lumière douce qui filtrait à travers les rideaux, l’odeur des draps, nos sueurs mélangées sur ma peau, le contact de ses mains sur moi.

Samuel allait et venait avec douceur. J'avais plongé dans ses yeux. Je répondais à ses mouvements, j’accompagnais ses gestes. Je me laissais aller.

C’est alors que j’entendis claquer la porte d’entrée. Je m’immobilisai d’instinct et posai une main sur le torse de Samuel. Je le regardai, interrogateur. Lui, continua comme s’il n’avait rien entendu (il était impossible qu’il n’ait pas entendu).

Je tentai de l’immobiliser avec mes jambes, ma main toujours sur son torse. Il me regarda, comme surpris.

— T’inquiète pas, c’est juste mon mari qui rentre.

Une vague de froid, subite, balaya tout mon corps, ensuite je me raidis, et enfin, j’essayai de me dégager. Ce fut un échec. Si j’avais pu reculer, je l’aurais fait. Si j’avais pu disparaître, je l’aurais sans doute fait. Mais j’étais coincé entre lui et le matelas. Je me sentis glacé.

Mon regard croisa l’armoire, je sus d’instinct qu’elle serait assez grande si... Je ne trouvai plus cette idée si ridicule.

Mais je ne dis rien, et surtout, je ne fis rien.

Malgré moi, je relâchai mes jambes. Samuel reprit ses mouvements, plus intensément encore, je me cambrai en caressant son dos, une main sur les poils piquant de sa barbe.

Je gardai un œil sur la porte de la chambre. Allait elle s’ouvrir ? Le mari allait-il nous surprendre ? J’échafaudai des scénarios : le déni ? impossible, notre position était sans équivoque. La nonchalance ? Je ne pensais pas en être capable. Les excuses ? Ce n’était pas à moi d’en donner. La fuite ? Je songeai à la fenêtre, nous étions au quatrième étage et la cour était pavée.

Mes vêtements étaient restés dans le salon, éparpillés au sol, mêlés à ceux de Samuel et deux verres vides étaient sur la table basse. En découvrant la scène, le mari n’aurait aucun doute. Il n’avait déjà probablement plus aucun doute sur ce qui se passait derrière la porte de sa chambre. Pouvait-il nous entendre ?

Samuel, lui, poursuivit. Il m’embrassa, je ne le repoussai pas. J’avais la bouche sèche.

J’entendis des portes s’ouvrir et se refermer, le frigidaire, la télévision.

Samuel accéléra. Il mordillait mes mollets. Je voyais ses mains sur mes chevilles, son torse que j’avais si longuement embrassé, son ventre qui ondulait me laissant admirer ses abdominaux si bien dessinés.

Son corps se contracta, il resserra ses mains et ferma les yeux. Il mordit ses lèvres, moi aussi. Je sentis en moi chacune de ses palpitations et, au même moment, derrière la porte, la chasse d’eau.

Il soupira en souriant et se laissa aller sur moi.

— T’as pas joui ?

Je n’avais pas joui. Je ne savais pas quoi faire et encore moins quoi dire. Il cala sa tête dans mon cou.

Je crus qu’il allait s’endormir.

Je l’en empêchai. Je m’écartai comme je le pus et m’assis sur le lit, silencieusement. Je le fixai. Et maintenant ?

Lui me regardait en caressant mon genou, parfaitement détendu, comme repu.

— Tu veux prendre une douche ?

Je voulais partir, partir vite. Mais j’étais collant de transpiration et de bien d’autres choses. Nu aussi. J’acceptai donc la douche.

— C’est la porte juste à gauche en sortant. Tu peux prendre une serviette dans le tiroir sous le lavabo.

C’est tout ? Il m’envoyait comme ça, seul, dans la salle de bain ?

Je me glissai hors du lit, je ne voulus faire aucun bruit. Samuel me suivit des yeux avec un léger sourire, encore allongé sur le dos. Je tournai la poignée, délicatement. Le couloir était désert. La porte juste à gauche n’était pas juste à gauche. Je m’engageai donc dans le couloir sur la pointe des pieds.

Une porte s’ouvrit à droite. Je sursautai. Un garçon apparut. Il me regarda de bas en haut, ne semblant pas surpris (je pensai aux vêtements dans le salon, j’imaginai qu’il avait attendu le meilleur moment pour nous surprendre). Moi ? J’étais immobile, je n'avais eu que le temps de cacher ce qui devait l'être.

— Salut, ça va ? Moi c'est Adrien.

Je sentais le sperme de Samuel couler sur l’arrière de mes cuisses pendant qu’il me faisait la bise.

Je me précipitai dans la salle de bain. Je fermai la porte derrière moi, tremblant. J’avais froid.

Mes vêtements étaient soigneusement pliés sur une chaise. Il ne manquait rien.

Alors que l’eau chaude coulait sur mes épaules, mes yeux restèrent posés sur mes affaires. J’imaginai Adrien, dans le salon, ramassant mes vêtements, les séparant de ceux de son mari avant de les plier. Peut-être avait-il regardé dans mon portefeuille pour voir une photo de moi ? Peut-être avait-il déjà vu des photos de moi (je n'avais rien caché à Samuel). Peut-être même avait-il posé une oreille sur la porte de la chambre ?

Je me savonnai trois fois.

En me séchant, je regardai mon reflet dans le miroir. J’étais pâle. Je me rhabillai rapidement, sans bruit. Ma main resta au-dessus de la poignée de la porte quelques instants. Qu’allais-je trouver en ouvrant cette porte ?

Il fallait bien que je sorte. La salle de bain n’avait pas de fenêtre.

En sortant, j’entendis le bruit de la télévision. La chambre était vide, le lit refait, la fenêtre ouverte.

Je réalisai que je n’avais pas d’autre issue que le salon. C’est donc aussi naturellement que je le pus que j’entrai dans la pièce. Ils étaient assis ensemble dans le canapé, Adrien caressait les cheveux de Samuel qui était encore nu. Je restai complètement immobile quelques instants.

Samuel se retourna.

— Ah Jean ! Ça va ? tu veux reboire quelque chose ?

Adrien se retourna aussi.

Malgré moi, je les trouvai beaux.

Je refusai la proposition. Je n’étais pas prêt à ça. En tout cas, pas comme ça.

Me rechausser sous leurs yeux fut un supplice.

C’est Adrien qui se leva pour m’ouvrir. Samuel me fit un geste de la main.

Adrien, lui, me refit la bise.

— À bientôt j’espère.

Sérieusement ? Je regardai Adrien et ne répondis pas.

Je descendis les escaliers étonnamment lentement. Je repris mon vélo et pédalai mécaniquement. En arrivant chez moi, j’avais encore en tête l’image de mes vêtements, en pile, sur une chaise.

Je ne répondis jamais aux nombreux messages que Samuel me renvoya.

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