Alexandre
Ce fut le bruit soudain d’un camion dans la rue qui me réveilla : j’ouvris les yeux subitement. J’entendais les poubelles rouler sur le trottoir, leurs roues percutant les bordures, les cris des éboueurs. Les vitres de la fenêtre vibraient.
La lumière m’éblouit, je dus mettre une main sur mes yeux.
J’avais la bouche pâteuse et un léger mal de crâne. Mes oreilles sifflaient. Je regardai vers le plafond à travers mes doigts, mes yeux s’habituèrent à la lumière.
En tournant la tête, je ne reconnus pas la pièce. J’ouvris les yeux plus grands. J’étais dans un petit studio : à droite du lit, un petit coin cuisine, plus loin, une porte entrouverte qui laissait entrevoir une cuvette de W.C., au pied du lit, un meuble télé. Et partout, des vêtements, des papiers, de la poussière, de la vaisselle sale…
Comment pouvait-on vivre dans un tel bazar ?
Mais plus important, comment m’étais-je retrouvé dans un tel bazar ?
Je me redressai brusquement.
J’entendis une respiration régulière, sur ma gauche. Je me tournai doucement. Sur un oreiller jauni, une masse de cheveux noirs, ondulés et décoiffés. Une couette sans housse couvrait le reste.
Je pris alors conscience de l’odeur de renfermé et de transpiration de la pièce, l’air était lourd, respirer presque pénible. Mon mal de tête s’amplifiait. Je tâtai mon front, il était glacé.
Pourquoi étais-je dans ce lit ? Pourquoi étais-je nu dans ce lit ?
Je passai ma main entre mes jambes et, comme je le craignais, je rencontrai entre mes fesses une humidité légèrement grasse. Je portai mes doigts à mon nez. Je connaissais trop cette odeur pour avoir le moindre doute. Je me laissai retomber lourdement sur l’oreiller.
L’homme à côté de moi commença à ronfler.
J’hésitai à me lever. Ma tête douloureuse décida pour moi : je restai allongé sur le dos quelques minutes.
Mon voisin était redevenu silencieux. Seul le ronronnement du frigidaire perturbait le silence de la pièce.
Je posai mes mains sur mon front et je plissai les yeux. Je cherchai les traces de la soirée et de la nuit.
Je me souvins assez nettement d’un bar au bord du canal et de mon pote Étienne, de pintes, d’une planche de charcuterie, et de gin-tonic (pour moi, les gin-tonic étaient un point de rupture, ils ouvraient les soirées). Je savais que nous avions beaucoup ri. Quand le bar avait fermé, Étienne avait proposé d’aller danser. Nous avions marché dans Paris. Mais pour aller où ?
Et Étienne ?
Je soupirai. Je me dégageai de la couette et cherchai mes vêtements des yeux. Je ne les vis pas.
Je baissai les yeux sur mon corps, nu. Je passai une main sur les poils de mon torse, ils collaient. Je puais.
Je refermai les yeux.
Je me réveillai sans savoir combien de temps j'étais resté assoupi.
Cette fois, et malgré le mal de tête qui poinçonnait l’arrière de mon crâne, je me levai. Mes jambes étaient engourdies, mes pieds douloureux. Et ma tête…
Le sol collait. Je ne savais pas où mettre les pieds. J'atteignis la salle de bain comme je pus.
Là, je croisai mon reflet dans le miroir : on aurait dit mon père, mais avec le teint gris, des cernes bien trop grands et un regard… vide. J’eus honte. N’avais-je donc rien appris à trente-trois ans ?
J’essayai de me recoiffer.
Je regardai autour de moi. Je grimaçai. Mais où étais-je tombé ?
Ma main resta quelques instants au-dessus de la chasse d’eau. Je songeai que j’avais deux possibilités : appuyer et risquer que le garçon se réveille avec tout ce que cela voulait dire ou bien, ramasser mes affaires sans bruit et m’enfuir.
Je n’appuyai pas.
Je retrouvai d’abord ma veste et donc mes clés et mon téléphone. Il était onze heures et demie, je n’avais aucun message.
Était-il possible qu’Étienne soit reparti avant moi avec un garçon à casquette ? Une casquette bleue et des mains tatouées. Étienne l’avait embrassé, nous avions pris une tournée de shots tous les trois. Mais où ?
Je trouvai, éparpillés dans les dix mètres carrés de la pièce, mon jean, ma chemise très (très) froissée, une chaussette et mes baskets, pas mon slip ni la seconde chaussette. J’en avais assez pour rentrer.
Je posai les yeux sur les cheveux sur l’oreiller.
J’allais commencer à m’habiller quand il se retourna.
La fraîcheur de sa peau me frappa, sa jeunesse aussi qu’une courte barbe noire ne masquait pas. Je restai immobile un instant. Un instant de trop.
Il ouvrit les yeux.
Pendant quelques secondes, aucun de nous ne bougea : lui allongé, les yeux vers le plafond, et moi, debout, nu, mes vêtements en boule dans mes bras.
Il se tourna vers moi. Un sourire éclaira son visage.
— Sylvain, ça va ? tu as bien dormi ?
Je m’appelais donc Sylvain. Et lui ? Comment s’appelait-il ?
— T’allais partir ?
Je gardai la bouche ouverte. Il se redressa. La couette glissa dévoilant un torse maigre et totalement imberbe. J’avais vraiment trop bu...
Même après avoir raclé ma gorge, deux fois, je ne reconnus pas ma voix.
— Je rassemblais juste mes affaires, je ne serais pas parti comme ça !
Évidemment, j’avais menti.
Il s’étira, regarda vers la fenêtre.
— Tu veux un café ? Je peux descendre chercher des croissants si tu veux.
Je refusai poliment. Il se leva, nu, et se dirigea vers la salle de bain. Il était très fin, devait mesurer moins d’un mètre soixante-dix, et aucun poil hors de ses cheveux et de sa barbe. Aucun.
J’entendis le bruit d’un jet puissant dans l’eau de la cuvette. Il n’avait pas fermé la porte. Moi, je n’avais pas bougé d’un centimètre.
Je fermai les yeux un instant, ma tête tapait, je voulais oublier ce qui se passait, je voulais être ailleurs.
Il revint dans la pièce. Il se mit sur la pointe des pieds pour m’embrasser. Je ne détournai pas la tête. Il prit mes vêtements et les posa sur une pile bancale de papiers, et m’attira vers le lit.
— C’était bien cette nuit.
J’étais ravi de l’apprendre. Car malgré mes efforts, rien ne me revenait.
Nous étions face-à-face, à genoux sur le lit. Il se rapprocha et posa ses mains sur mon torse. Il commença à me caresser, je regardais ses doigts, trop fins, trop blancs.
Il bandait.
— Tu as quel âge ?
Il leva ses yeux vers moi et prit quelques secondes avant de répondre.
— Vingt et un ans.
Douze ans. Douze ans de moins. Jean, vraiment ? Ma gueule de bois disparut immédiatement. Je m’affaissai.
— Ça te gène ?
Je lus dans son regard tellement de naïveté… Évidemment que ça me gênait ! Je saisis ses poignets et écartai ses mains de moi. J’avalai ma salive.
— Oui. Je suis désolé, je ne te pensais pas si jeune hier. C’est pas correct de ma part.
— Pourquoi tu t’excuses ?
Je ne répondis pas. Je n’allais pas broder et je ne voulais pas le blesser.
Une fois debout, je pris mon pantalon.
— Tu veux pas rester encore un peu ? Prendre une douche ? Je pourrais te frotter le dos.
Je fermai les yeux et posai une main sur le mur. Comment ne pas être brusque ?
— Je vais y aller. C’est mieux comme ça.
J’enfilai mon pantalon, bouclai ma ceinture. Il se leva et vint s’appuyer contre moi. Je sentis son souffle sur mon torse, sa main caressait mon dos, une palpitation sur ma cuisse. Il me serra. Je levai la tête vers le plafond, évitant autant ses yeux que ses baisers. Mon mal de tête revenait.
Je l’écartai doucement. En prenant ma chemise, je vis une enveloppe fermée sur le dessus du tas de papiers. Je ne lus que son prénom, Alexandre.
Je finis de m’habiller, le lit grinça. Je n’arrivai pas à le regarder. En vérifiant une dernière fois mes poches, je balayai la pièce du regard. Alexandre était assis sur le bord du lit. Il me regardait, courbé. Ses yeux ne brillaient plus.
Mes yeux me piquaient, il fallait que je sorte. Vite.
Je claquai la porte derrière moi. Il n’avait rien dit, il n’avait pas bougé.
J’avais presque couru dans le couloir, craignant qu’il sorte de chez lui, qu’il me suive.
Je me fixai dans le miroir de l’ascenseur pendant les sept étages. Je ne reconnus pas ce visage terne, fermé au regard dur.
Trente-trois ans.

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