Charlie
Cela faisait presque trois mois que je voyais Medhi régulièrement et je ne l’avais pas encore trompé.
Tout avait commencé par des regards appuyés à la salle de sport et, après quelques séances d’une hésitation très formelle, nous avions sauté le pas dans les douches collectives du vestiaire.
Les semaines, les séances de sport et les dîners trop arrosés se succédant, j’avais fini par admettre que nous étions « ensemble ». Étienne m’avait charrié « Toi ? En couple ? », mais après avoir vu Medhi, il n’avait pu qu’en conclure que j’avais de la chance « Bon Ok, un mec comme ça, essaie de le garder. Mais bon, je te connais… ».
Medhi m’initia à la céramique ce qui me passionna. Je lui ouvris ma bibliothèque, il devint un lecteur compulsif.
À l’agence où je travaillais depuis une dizaine d’années, mon coup de crayon, quelques concours gagnés et les retours de mes clients avaient fait ma réputation. Mon patron ne jurait presque que par moi. On m’interrogeait, mon avis comptait.
À trente-quatre ans, je cochais enfin les cases.
Mais mon patron embaucha Charlie.
Quand il me le présenta, je compris immédiatement le danger. Il était grand, il était souriant et il me regardait un peu trop. Heureusement, les années m’avaient appris à gérer ce genre de situation et je fus poli, souriant, intéressé et intéressant. Rien de plus.
— Jean, je vous confie l’intégration de Charlie, occupez-vous bien de lui.
Mon patron avait de l’humour, et il ne le savait même pas.
Intégrer Charlie fut du gâteau : il posait les bonnes questions et donnait les bonnes réponses. Nous avions des sensibilités communes, presque le même âge et je pouvais admirer ses mains quand il les posait sur l’écran. J’avais observé bien plus, mais discrètement. Je savais trop bien où pouvaient mener les aventures au bureau.
Il était convenu que Charlie reprendrait l’un de mes projets. J’avais tout conçu, tout étudié, tout choisi. Il ne s’agissait plus pour lui que de mener le chantier. Ce relai me convenait : j’étais plus concepteur que réalisateur et le suivi d’un chantier m’ennuyait. Je ne négociai avec lui que le choix final des matériaux.
Le chantier était à Nice, il nous fallait nous y rendre.
Cristina, notre assistante réserva les vols et l’hôtel. Et un mardi matin, trop tôt, je retrouvai Charlie dans le hall des départs de l’aéroport d’Orly.
— Il faut mettre une cravate ?
Il s’était levé en me voyant arriver, j’avais senti plus qu’une pointe de panique dans sa voix. Pas si à l’aise Charlie.
— Oui, c’est un client important. On représente l’agence, on doit être impeccable.
Je le vis blêmir. Je le rassurai : je portai une cravate juste parce que ça m’allait bien et d’ailleurs ma chemise était en jean et son polo était parfait. Il pouvait être tranquille.
Son soulagement me désarma. À cet instant, il aurait pu me faire ce qu’il voulait.
Dans l’avion, je contrôlai mon genou, mon bras aussi : je lui cédai complètement l’accoudoir. Nous ne parlâmes presque pas, lisant chacun pour soi. En le regardant tourner les pages de son Zola du coin de l’œil, j’essayai de ne pas imaginer ses mains sur moi. Je soupirai.
La lumière de Nice était éclatante. J’inspirai à fond l’air doux et légèrement mêlé de kérosène. J’avais l’impression d’arriver chez moi.
— Sois pas surpris, le client peut être un peu… flamboyant, mais il est sympa.
Charlie opina en silence mais je le sentis stressé.
Le taxi nous déposa devant une élégante villa Belle-Époque d’une colline proche du centre-ville. Un homme d’une quarantaine d’année, que je connaissais trop bien, nous accueillit.
— Philippe, je vous présente Charlie qui a rejoint l’agence il y a une quinzaine de jours. C’est lui qui va suivre votre chantier.
Pendant la visite, je ne pus m’empêcher de regarder Charlie, sa manière de caresser les pierres, les parquets, le marbre des cheminées. Il n’était jamais venu mais pourtant il semblait connaître chaque détail de la villa.
— Et bien, tu le regardes drôlement ton collègue. T’as pas quelqu’un toi maintenant ?
Notre client était bien trop perspicace et moi pas assez discret. Je haussai les épaules : mon regard n’était évidemment que professionnel, je voulais la villa entre de bonnes mains, que la transition soit invisible pour lui. Je n’y croyais pas, lui non plus. Il s’écarta en me souriant.
Nous finîmes par le jardin.
J’entendis le rire franc de Philippe. Je les retrouvai à l’arrière de la villa, près de la dépendance. Philippe était entré dans l’un de ses monologues (à propos de la façade ? des ficus ? de moi ?). Il avait placé sa main sur l’épaule de Charlie dont l’expression oscillait entre intérêt et gêne, ce que je trouvais assez compréhensible.
Sur le moment, je ne sus pas duquel je fus le plus jaloux.
— Messieurs, je suis navré. Je ne peux pas déjeuner avec vous finalement. Je vous retrouve directement demain matin à la pépinière.
Nous redescendîmes vers le centre-ville à pied.
— J’ai l’impression qu’il m’a dragué.
Évidemment qu’il l’avait dragué, il ne pouvait pas s’en empêcher.
— Non, t’inquiète pas, il est juste comme ça, ça veut rien dire.
Je ne sus pas s’il m’avait cru.
Nous ne parlâmes que du chantier pendant la fin du trajet vers notre hôtel.
En ouvrant la porte de la chambre, Charlie avait marmonné « Putain, y’a qu’un lit ». Effectivement, il n’y avait qu’un grand lit et une toute petite salle de bain, sans porte.
— Bon… Cristina a pas dû préciser en réservant, je vais demander s’ils ont une chambre avec deux lits jumeaux.
Je ne négociai pas longtemps avec la réceptionniste. C’était une erreur, Cristina avait réservé deux chambres, elle était désolée. Au fond, moi aussi j’étais désolé, Charlie, lui semblait soulagé.
Nous laissâmes nos sacs dans nos petites chambres et j’emmenai Charlie déjeuner. Je ne compris pas si c’était grâce au changement de décor ou à la douceur de la température, mais Charlie me parut étonnamment détendu et la conversation glissa hors du cadre professionnel.
J’appris qu’il était issu, comme moi, de la bourgeoisie de province et que, contrairement à moi, il avait eu une adolescence difficile. Son homosexualité et sa vocation d’architecte, incompatible avec la reprise de la pharmacie familiale, l’avaient éloigné de sa famille, et Charles était devenu Charlie. S’il avait brillé dans son agence lilloise, il avait fini par céder à l’appel de la capitale, et c’est ainsi qu’il s’était finalement retrouvé assis en face de moi.
Il n’en dit pas plus sur sa vie privée. Moi non plus. Même si j’étais persuadé qu’il en savait déjà beaucoup, peut-être déjà trop, mes collègues étaient bavards.
Nous passâmes l’après-midi à travailler dans le hall de l’hôtel.
Philippe m’écrivait : « J’ai pas réussi à savoir si ton nouveau collègue était de notre camp ! » et comme je ne répondis pas « Tu réponds pas ? Vous êtes surement occupés… Je veux tous les détails demain ». Si je ne le connaissais pas, je l’aurais trouvé gênant. Un peu plus tard « J’aimerais bien voir ça… ». Il devenait lourd, clairement Charlie lui plaisait.
Et je le comprenais. Charlie me plaisait à moi aussi.
Medhi m’écrivit lui aussi « J’espère que ça va avec ton collègue. Je pense à toi ». Je réalisai que sans ce message, je n’aurais pas pensé à Medhi. Je m’en voulus moins que je ne l’aurais cru.
En fin d’après-midi, j’eus besoin de prendre l’air. Je laissai Charlie à l’hôtel un peu abruptement. Il m’avait regardé partir sans que je lui laisse le temps de réagir.
Je m’assis sur les galets face à la mer. Une légère sensation de malaise ne m’avait pas quitté depuis le message de Medhi auquel je n’avais pas répondu. Je l’appelai. Il ne répondit pas. J’en fus soulagé : au fond, je n’aurais pas su quoi lui dire et il méritait mieux que des banalités. Alors j’appelai Étienne. Lui répondait toujours.
Il fut franc. Il me rappela sans ménagement que mon besoin de plaire était pathologique, que Medhi méritait mieux et que, cette fois, je risquais de perdre mon job, mon client et mon mec. Et, juste avant de raccrocher, il avait conclu que, quoiqu’il dise et quoique j’en pense, il était certain que je finirais par me le taper et ensuite par m’en désintéresser.
Je ne protestai pas, Étienne me connaissait trop bien.
Je restai longtemps face à la mer, jouant mécaniquement avec les galets. Medhi était un mec bien, réellement attaché à moi. Ça devrait me suffire. Et pourtant…
Je proposai à Charlie de me rejoindre à la terrasse d’un restaurant. Je pris une table un peu à l’écart.
Je ne l’attendis pas longtemps. Il balaya la terrasse du regard avant de me voir et me fit un signe de la main. Il s’était changé.
— Ça va ?
Il s’assit en face de moi, encore un peu tendu. Le soleil lui donnait bonne mine.
— Oui, j’avais juste besoin de prendre l’air.
Il hocha la tête sans insister.
Nous parlâmes du chantier, des délais, des matériaux et de Philippe. Charlie s’anima, me posa des questions. Je répondis en souriant.
Je regardais ses mains quand il parlait. Et parfois, ses yeux bleus.
À un moment, il se tut. Il avait surpris mon regard.
Il rougit légèrement et détourna les yeux.
— J’ai dit un truc intéressant ?
— Toujours.
Il sourit en fixant ses mains sur la table.
Le serveur arriva et déposa nos commandes. Le silence s’installa quelques secondes.
— Il est… particulier, le client.
— Philippe ? Oui.
— Il m’a mis un peu mal à l’aise tout à l’heure j’avoue.
— Il fait ça avec tout le monde.
Je marquai une pause.
— Enfin… avec les gens qui lui plaisent.
Charlie releva les yeux vers moi.
— Ah.
Il but une gorgée. Nous ne parlâmes plus de Philippe.
Le soleil descendait et il commençait à faire frais. La terrasse se vidait.
— On rentre ?
Il acquiesça.
Nous marchâmes côte à côte, sans parler, jusque l’hôtel. Je n’arrivai pas à penser à Medhi.
Nous fûmes silencieux dans l’ascenseur, je maintins, non sans effort, mon regard sur le menu du petit déjeuner qui était affiché sur l’une des parois. J’entendais la respiration de Charlie.
Nos chambres étaient côte-à-côte. Je le regardai sortir la carte magnétique de sa poche, la glisser dans le lecteur, ouvrir sa porte. Juste avant d’entrer, il tourna la tête vers moi.
— Ça va Jean ?
Je m’excusai et rentrai trop précipitamment dans ma chambre.
Je me déchaussai, retirai ma cravate puis m’immobilisai : que faisait-il au même moment derrière ce mur ? Je savais que les hôtels de cette époque étaient mal insonorisés, aussi, je posai mon oreille sur le mur. Je fermai les yeux, bloquant ma respiration.
Je n’entendis rien.
Je pouvais ajouter « espionner son collègue à travers la cloison d’un hôtel » à mon palmarès. Il faudrait que j’en parle à Étienne.
J’enlevai mon pantalon et ma chemise avant d’entrer dans la salle de bain.
C’est là que j’entendis frapper.
J’hésitai un instant en regardant mes vêtements posés sur le sol. J’avais mon slip, ça suffirait. Je les enjambai pour atteindre la porte.
Je découvris Charlie derrière la porte, habillé lui. Il rougit légèrement, ses yeux parcoururent mon corps, de haut en bas, puis de bas en haut, en passant par les côtés.
— Charlie ?
— Heu, excuse-moi, pardon. J’ai pas de dentifrice, tu peux me passer le tien ?
Je trouvai l’excuse facile. Je lui tendis le tube en souriant.
— T’as bien ta brosse à dents ?
Il rit.
— Merci je te le rapporte dans cinq minutes.
Et cinq minutes plus tard, on toqua à nouveau à la porte. Charlie, toujours habillé, me rendit mon tube de dentifrice en s’excusant (de quoi ?). Nous restâmes quelques longues secondes face à face. Il ne regardait pas mes yeux quand il me souhaita bonne nuit.
Je m’allongeai quand je découvris qu’il m’avait écrit. « Ils sont beaux tes tatouages, ça te va bien ».
Je me rassis sur le bord du lit, les pouces figés au dessus de l’écran. J’imaginai ce qu’envoyer ce message lui avait coûté, je voulus soigner ma réponse. « Je sais. Tu vas devoir me montrer les tiens, je tiens à préserver l’équilibre de l’équipe. »
Ma proposition tomba à plat, il n’en avait pas.
J’éteignis la lumière après avoir souhaité bonne nuit à Medhi et à Charlie. Il faudrait que je veille à ne pas mélanger les conversations.
*
Je dormis mal, guettant mon téléphone, espérant un message de Charlie.
Son message n’arriva qu’à huit heures « Je te laisse t’habiller tranquille. Tu me rejoins au petit déj ? ». Je pensais que dans une douzaine d’heures je serais chez moi, avec Medhi.
Je m’habillai lentement en me regardant dans le miroir de la chambre. Mon visage trop beau, mes yeux trop expressifs, mon corps trop travaillé. Je reboutonnai ma chemise, renouai ma cravate, remis mes lunettes et mes chaussures, en me fixant toujours.
Après un dernier regard sur le lit défait, je claquai la porte de ma chambre.
Je trouvai Charlie assis à une table près de la vitrine, plongé dans l’écran de son téléphone. Je ne pris qu’un café.
Quand je m’assis, nos yeux se croisèrent, assez longtemps pour que nous ne soyons innocents ni l’un ni l’autre.
— Jean, je suis désolé pour mon message hier soir, c’était déplacé, pas professionnel.
Il ne m’avait jamais regardé comme ça. Je posai ma main sur la sienne, je la retirai immédiatement.
— J’accepterai toujours les compliments venant de toi.
Nous restâmes silencieux quelques minutes, il mit du temps à ne plus rougir. Puis je sentis sous la table son genou contre le mien. J’avais le souffle coupé. Je ne reculai pas. Le contact s’intensifia légèrement.
— Désolé.
Il avait murmuré.
— C’est rien.
Il ne se recula pas. Au contraire, j’entendis d’abord le froissement de la nappe, et puis, je sentis son pied glisser délicatement contre ma cheville. Je mordis ma lèvre, j’avais les poings serrés.
— Charlie.
Il mit une seconde à répondre.
— Oui ?
Je ne savais pas ce que j’allais dire. Je déglutis.
— Rien.
La salle du petit-déjeuner était bruyante, trop éclairée. Je le regardai. Je vis ses yeux, grands ouverts, ses mains, délicates, posées près de son assiette. Il jouait avec sa petite cuiller.
— On devrait y aller.
Il ne répondit pas, mais écarta doucement son pied.
Après être remontés prendre nos affaires (et partager mon tube de dentifrice), nous reprîmes un café avant de monter dans le taxi.
Nous fûmes muets pendant les quarante-cinq minutes que dura le trajet qui nous emmena jusque la pépinière. Charlie avait gardé la tête tournée vers la fenêtre de la voiture.
Le gérant de la pépinière et Philippe nous accueillirent sur le parking. Il me sembla que Charlie faisait des efforts pour sourire et paraître léger. Je n’osai plus lui parler, à peine le regarder.
Je sentis que Philippe trépignait. Ce n’est qu’au milieu des oliviers en pot et alors que Charlie et le pépiniériste discutaient de leur côté qu’il me prit à part.
— Alors, ça y est ? Tu l’as sauté ?
— Non Philippe. Non.
— Bah alors Jean ? Je t’ai connu plus entreprenant.
— Ta gueule Philippe.
Heureusement, il n’insista pas.
Je voulus soulager Charlie. Je tranchai le choix des arbres pour le jardin, je menai les échanges, je négociai avec Philippe et le pépiniériste.
Il nous restait trois heures avant de devoir être à l’aéroport. Je demandai à Philippe de nous déposer à la villa, prétextant quelques points de détail à vérifier en vue du chantier. Charlie ne dit rien.
Je maintins une conversation superficielle avec Philippe pendant tout le temps du trajet. Je ne voulais pas qu’il parle à Charlie.
Il nous déposa devant la villa. J’ouvris le portail en fer forgé et pénétrai dans le jardin. Charlie me suivit, il évitait très clairement mon regard, je recherchai le sien.
J’errai dans les pièces du rez-de-chaussée. Je rencontrai Charlie dans le jardin d’hiver.
— Charlie, ça va ?
Il haussa les épaules, répondit que oui, s’excusa à nouveau pour son message de la veille.
Je ne pus m’empêcher de m’approcher de lui, puis de poser une main sur sa joue. Il inspira profondément, et ferma les yeux. Ma main glissa sur son cou.
Je me rapprochai un peu plus, il se laissa tomber dans mes bras. Son souffle caressa mon cou, je le serrai un peu plus fort.
Je déposai mes lèvres sur sa peau, juste sous son oreille, en sachant parfaitement ce que ce geste, à cet endroit, signifiait. Je le sentis frémir.
Alors, Je sus que c’était perdu et Je cédai complètement.
Allongés nus sur le parquet du jardin d’hiver, encore moites, encore emmêlés, je fixais le plafond sans le voir. Les doigts de Charlie parcouraient mon torse avec nonchalance.
Je pensai qu’Étienne avait raison. Je pensai aussi à Medhi.
Nous nous rhabillâmes à la hâte. Il me sourit, il m’embrassa, il n’ôtait pas ses mains de moi.
Dans le taxi qui nous ramenait à l’aéroport, Charlie posa sa main sur la mienne.
— Et ton mec ? Tu vas lui dire quoi ?
Je compris instantanément que je venais d’ouvrir quelque chose que je ne voulais pas vivre. J’en eus un vertige. Je mis quelques secondes à répondre.
— Je sais pas.
C’était faux. Je savais très bien que je ne dirais rien à Medhi. Et puis dire quoi ? La vérité lui ferait mal et j’étais lâche.
— Prends le temps que tu veux. Je serai patient.
Il se glissait dans la peau de l’amant et moi dans celle du salaud. Après tout, il était admis qu’elle m’allait bien.
J’apprenais la clandestinité. Elle me lassa.
Pendant plus d’un mois, je naviguai entre Charlie, qui savait et Medhi qui subissait.
Bien qu’il m’eût promis qu’il serait patient, Charlie devint pressant, presque insistant. Il voulait que je parle à Medhi, il me voulait pour lui tout seul, qu’on officialise, qu’on s’affiche. Je m’éloignai, devins sec, presque cassant.
Pour ne rien arranger à ma conscience, Medhi voulut me présenter à ses parents et commença à organiser des vacances pour nous deux. Je temporisai comme je pus, jonglant entre les silences et les excuses bidon.
Je me détestai.
Un weekend qu’ils n’étaient à Paris ni l’un ni l’autre, je proposai à Étienne de sortir. Il ne dit rien quand j’embrassai un garçon dans un bar, puis un autre sur la piste de danse. J’évitai son regard quand j’acceptai la proposition d’aller à une soirée « privée » à laquelle on nous invita.
Nous ne sortîmes qu’en fin de matinée. J’avais arrêté de compter à neuf, je n’avais pensé ni à Charlie ni à Medhi.
— Jean ? Tu vas faire quoi maintenant ?
— J’en sais rien Étienne, j’en sais foutrement rien.
— Foutrement ? C’est le mot juste ce matin…
*
Un soir, en sortant de l’agence, j’avouai à Charlie que je ne voulais pas continuer ainsi. Ce fut la seule rupture que j'initiais. Je l’épargnai autant que je le pus, je mentis, je voulus endosser toute la responsabilité.
— T’es vraiment un connard Jean. Tu m’allumes pendant des semaines, tu me fais mariner, après tu me baises et maintenant tu me jettes parce que t’as soi-disant un mec ?
— Charlie…
— Je suis vraiment trop con. On m’avait prévenu en plus. Putain…
Je ne répondis pas.
Toute l’agence prit son parti, évidemment. Ma réputation en fut ternie. Heureusement, j’étais devenu indispensable et mon patron ne me tint pas rigueur de cet écart.
Et puis, partir quelques mois pour mener un projet que l’agence venait de gagner à Milan me tiendrait à l’écart de Charlie et des cancans de mes collègues.
Je ne m’en sortais pas si mal.
Le soir même, j’acceptai de rencontrer les parents de Medhi.

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