Medhi

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Je ne pouvais pas passer éternellement entre les gouttes. Pour la première fois, les résultats de mes analyses de sang trimestrielles n’étaient pas bons. J'étais resté figé sur le trottoir devant le laboratoire, tremblant, l'enveloppe à la main.

Je devrais en parler avec Charlie et Étienne (Les autres ? Je n’avais souvent même pas leur prénom). Mais surtout je devrais en parler avec Medhi.

Mais pas ce soir-là. Je ne voulais pas gâcher notre séance de céramique.

*

Je retrouvai Medhi devant l’atelier un peu avant dix-neuf heures. Il était là, il parlait avec les autres, son sac sur le dos, les mains dans les poches de sa veste en jean. En me voyant arriver, il me sourit immédiatement. Je me forçai à sourire, mes mains étaient moites.

Pendant toute la séance, je regardais ses mains travailler la terre, ses doigts qui donnaient forme au piètement d’un vase sur lequel il travaillait depuis plusieurs semaines. Il était concentré, et comme souvent, sa langue sortait légèrement entre ses lèvres.

Mes mains tremblaient, je n’arrivais à rien.

— Ça va Jean ?

— Oui, j’ai eu une journée compliquée au boulot, c’est tout.

Je reposai mes yeux sur le bloc informe de terre que j’avais entre les mains. Je ne parlai plus de la soirée.

Devant l’atelier, je demandai à Medhi si ça ne l’embêtait que je rentre chez moi (nous dormions toujours chez lui après les séances à l’atelier). Il me serra dans ses bras et caressa le lobe de mon oreille, comme toujours.

Le lendemain matin, je proposai à Étienne de prendre une bière après le boulot. Il me donna rendez-vous dans le café en bas de chez lui. J’attendis que nous soyons servis pour évoquer le sujet.

— Putain Jean, tu fais chier. Je dis quoi moi à mon mec ?

— T’es bien placé pour savoir que ça arrive, et puis c’est peut-être toi qui me l’as refilé.

— Certes… Ça fait chier quand même.

Nous finîmes notre bière sans en reparler.

*

Quatre jours plus tard, Charlie avait enfin accepté de me parler. J’avais imaginé plusieurs manière d’aborder la conversation, et ce fut donc sans conviction que je refermai doucement la porte de la salle de réunion de l’agence et inspirai un grand coup.

— Charlie, c’est un peu délicat, mais j’ai reçu les résultats de ma dernière prise de sang et…

— Attends, tu me dis quoi là ? Tu m’a refilé quoi Jean ?

Je dus rentrer dans les détails.

— Rien de dramatique donc, mais bon… Tu devrais te faire tester aussi et prévenir tes…

— J’y crois pas. Tu m’auras tout fait. Tout !

— … Partenaires si tu en as eu depuis la dernière fois qu’on a couché ensemble.

— J’ai couché avec personne depuis.

Son regard était glacial.

Nous restâmes face à face quelques instants, en silence. Il se leva brusquement et sortit de la salle. Je l’entendis crier au loin « Il m’a refilé la syphilis. La syphilis quoi ! Ce type est une poubelle ».

Je fis comme si de rien n’était et on ne m’en parla pas.

*

Ça faisait près d’une semaine que j’esquivais Medhi. J’acceptai finalement qu’il vienne chez moi après notre séance de sport.

Il sortit de la salle de bain en caleçon. Je le suivis des yeux : sa démarche souple, son corps ferme, légèrement mat. Il ’assit à coté de moi sur le canapé en souriant et prit la télécommande.

— Tu veux regarder quoi ce soir ?

J’avais la bouche sèche, presque la nausée. Mes oreilles bourdonnaient, mes mains commencèrent à trembler. Je regardai son visage et me figeai sur la ligne de sa barbe, cette ligne droite qui séparait ses poils noirs de sa peau fine.

— Jean ? T’es sûr que ça va ?

— Medhi, j’ai un truc délicat à te dire…J’ai eu les résultats de ma prise de sang et…

Il lâcha ma main et se redressa, ses yeux s’étaient figés.

— je suis positif à la syphilis. C’est pas bien grave mais…

— Attends quoi ? Je comprends pas. Ca fait presque six mois qu’on est ensemble, tu t’étais pas fait tester avant ?

J’hésitai à saisir cette perche qui m’aurait permis de m’en sortir. Mais je me sentais fatigué.

— Je fais mes tests tous les trois mois.

— Et il y a trois mois ?

— Tout était négatif…

J’avais parlé tout bas, presque murmuré.

Il s’écarta de moi, je ne levai pas les yeux.

— Il y en a eu combien ?

Sa voix était froide, posée.

— Je sais pas.

Il se leva. La porte de salle de bain claqua.

Après avoir laissé passer quelques minutes, je me levai. Je l’entendis vomir derrière la porte. Il y resta presque une heure.

Quand il sortit, il s’assit au bord du canapé, le plus loin possible de moi. Il regardait ses mains posées sur ses genoux. Je n’osai ni bouger, ni respirer, ni le regarder.

— Pourquoi Jean ? Qu’est ce que je t’ai pas apporté ?

Je restai silencieux. Non par lâcheté, mais faute de réponse.

— J’ai pas été assez tendre ? Je baise mal ? T’aimes pas mes potes ? Je suis pas assez bien pour toi ? Dis-moi. Dis-moi s’il te plait.

— Arrête Medhi, ça n’a rien à voir avec toi.

— Alors quoi ? C’est juste toi ?

La nuit était tombée, la rue était désormais silencieuse. Les phares d’une voiture éclairaient parfois la pièce, ce qui me permettait de voir son visage. Je serrai mes cuisses entre mes mains à en avoir mal. J’aurais tellement préféré qu’il crie.

— J’irai au labo demain matin. On se reparle quand j’aurai mes résultats. M’envoie pas de messages d’ici là s’il te plait.

Il se leva, se rhabilla lentement, toujours sans me regarder. Il finissait de se rechausser quand il leva enfin les yeux vers moi.

— Tu sais c’est quoi le pire ?

Je déglutis sans parler. Il ouvrit la porte de l’appartement et se retourna vers moi.

— Je t’aime Jean.

Je l’entendis descendre les escaliers en courant.

*

Le mardi, j’appris qu’Étienne et Charlie étaient eux aussi positifs.

Le mercredi, mon patron me convoqua « Vous faîtes ce que vous voulez de votre cul Jean, mais faites en sorte que ça n’impacte plus l’agence. Sinon, vous irez travailler ailleurs ». Il n’avait même pas fermé la porte de son bureau…

Je ne dormais pas, je ne mangeais presque pas. Mes collègues ne m’adressaient plus la parole.

Le vendredi matin, je reçus enfin un message de Medhi. Son test était évidemment positif, il voulait me voir après notre journée de travail « pour discuter ». Le message était limpide, je l’avais reçu.

Je me forçai quand même à aller au rendez-vous. Je parlai de tout et de rien, repoussant le moment où il me dirait ce qu’il avait en tête. Il me coupa.

— Jean, s’il te plait… Arrête de jouer.

— Medhi…

— Je me sens tellement con...

— Moi aussi.

— Oui, mais toi c’est vrai non ?

J’encaissai. Nous marchâmes quelques minutes en silence

— Je pourrai pas y arriver Jean. Je peux pas vivre en me demandant à chaque instant ce que tu fais et avec qui.

Il s’arrêta, s’assit sur un banc et me regarda droit dans les yeux.

— C’est dommage parce que tu vois, on avait tout. C’était trop beau, t’étais trop beau.

Je m’assis à coté de lui, j’avais chaud.

— Prends soin de toi Jean. J’espère qu’un jour…

Il ne finit pas sa phrase. Il se leva, se retourna une dernière fois et me sourit. Je crus qu’il allait parler. Mais il partit.

Je ne revis jamais Medhi.

Je tins les trois semaines d’abstinence que le traitement imposait. J’y mis fin, au jour près, avec Étienne et son mec.

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