Chapitre 1
Solène inspecta le badge qu’une femme au bureau de l’accueil lui avait tendu sans un regard. Son prénom suivi du nombre #17. Elle le tourna nerveusement entre ses doigts avant de reprendre ses esprits et de le fixer sur son tricot fin. La jeune femme essaya de faire bonne figure en reportant son attention sur la secrétaire qui avait repris son activité sur l’ordinateur, l’ignorant totalement. Elle passa ainsi plusieurs minutes, silencieuse, tachant de ne pas laisser transparaître sa nervosité. Des yeux elle détailla la femme qui lui faisait face ; malgré son rôle probablement ingrat dans la structure son apparence respirait un luxe redoutable. Solène se força à étouffer ses pensées mais le contraste avec cette inconnue était évident.
Elle s’était apprêtée. Bien sûr elle ne disposait pas des mêmes moyens, ou simplement des codes de ces espaces réservés à quelques privilégiés, mais l’espoir d’y trouver un travail, de quoi subsister quelques temps, ne pouvait pas être dénigré. Les possibilités ne couraient pas les rues pour une personne comme elle.
- Solène, auxiliaire numéro 17, annonça la femme dans le micro de sa machine, entretien de 18h.
Son regard se leva, las, sur la prétendante qui lui faisait face. Cette dernière se raidit, imita un sourire, puis fut congédiée sans une once d’intérêt par les instructions de l’employée. « Porte C, fond du couloir, puis gauche »
Solène se leva bafouillant un merci qui n’atteint probablement jamais son interlocutrice, cette dernière étant retournée à sa tâche. Elle prit son ombrelle et se dirigea vers la porte marquée d’un grand C, les jambes à peine tremblantes.
La porte s’ouvrit d’elle-même, et elle s’engouffra dans les boyaux de l’immense bâtiment, quittant le grand espace ouvert de l’entrée secondaire. Puis elle dépassa de nombreuses portes avant d’atteindre le fond du couloir et de trouver sur sa gauche une poignée de chaises sous un panneau lui indiquant qu’il fallait attendre que l’on vienne la chercher.
Après s’être assise, elle laissa vagabonder ses yeux mais abandonna vite l’idée de trouver quoi que ce soit d’intéressant. Les quelques affiches sur le mur face à elle reprenaient les éléments publicitaires qu’elle avait déjà rencontrés avant de proposer sa candidature. À ces dernières s’ajoutaient des articles vantant les mérites de telle ou telle combattante et répandant le discours propagandiste de la firme. Elle soupira. Au mieux, son travail lui permettrait de garder son toit pour les journées et elle aurait la chance d’assister une combattante au tempérament conciliant. Au pire…
Elle se força à cesser de jouer nerveusement avec son badge par peur d’être prise sur le fait.
Une dizaine de minutes plus tard, un homme à l’apparence décontractée se présenta à Solène. Sa chemise arborait sobrement le logo de l’entreprise. Il l’accueillit un sourire formel aux lèvres, - un bon signe en comparaison de ses précédentes expériences, - puis l’invita à le suivre. La jeune femme s’exécuta.
Ils s’enfoncèrent un peu plus dans la structure tentaculaire, avant que l’homme ne s’arrête enfin devant une porte similaire à toutes les autres à l’exception du numéro qui l’identifiait. Il l’invita à entrer et elle lui emboita le pas. L’intérieur ressemblait à un bureau quelconque dénué d’âme organisé autour d’un meuble certainement suréquipé. Cela la mit presque en confiance. Au moins ils la recevaient comme n’importe quelle candidate – et la refuseraient probablement comme telle.
- Asseyez-vous.
L’ordre accompagna la fermeture de la porte par le recruteur, actant le début de l’entretien.
Elle obéit, déposant précieusement son ombrelle à côté de l’unique chaise qui faisait face au bureau. L’homme s’installa à son tour et plaça sa main sur une console qui se mit à ronronner doucement.
- Solène Dorneval… vous postulez en tant qu’auxiliaire.
L’intéressée hocha de la tête.
- Bien. Je suis Raymond Kronauer, chargé de recrutement. J’ai regardé votre dossier, l’entretien est une formalité… Tâchez d’être naturelle et tout ira bien !
Il marqua une pause comme pour jauger l’effet de ses mots mais poursuivit néanmoins.
- Donc, dites-moi, comment avez-vous eu connaissance de ce travail ?
- … Par la presse, je suppose… et je me suis informée sur internet par la suite – et parce qu’il se disait que, si rien ne fonctionnait, il y aurait toujours son âme à vendre au colisée.
Le visage de l’homme se teinta d’une pointe de compassion mais il poursuivit sur le ton de la conversation.
- Je vois. C’est vrai que notre pôle communication a eu la main lourde cette année. Le turn-over est élevé ici, et nous recrutons beaucoup. Surtout à cette période.
- …
La fin de l’année approchait, et avec elle la TV – la taxe sur le vivant – un impôt instauré quelques années auparavant, qui avait entériné la division entre les modifiés, et les autres. Bien qu’à ce jour la majorité de la population pauvre ne pouvait de toute manière se payer que des mods faustiens destinés à assujettir leurs corps au travail exigé par les corporations.
Pour une personne comme Solène, la technologie n’existait simplement pas pour lui permettre d’échapper à sa chair – ni à l’Etat. Un choix avant tout politique et réactionnaire. Toute tentative d’insertion restait quasiment-vaine, et faisait de cette période de l’année un couperet qui ne la manquait jamais de beaucoup.
- Mais le plus important c’est que vous soyez là ! reprit le recruteur. Il faut que je note les raisons qui vous ont poussé à postuler si vous pouvez m’éclairer un peu.
Voyant que la prétendante hésitait il ajouta « le protocole » en grimaçant doucement comme pour la mettre dans la connivence. Solène pinça ses lèvres, décidée à ne pas prendre le risque d’être trop honnête. Elle s’en tint au discours qu’elle avait préparé en amont de l’entretien : un mélange d’éléments de langage trouvés dans les diverses annonces – assez pour paraître naïve et employable – et d’éléments personnels – sciemment sélectionnés parmi ses moins pires expériences.
L’employé l’écouta avec attention, et s’il vit à travers son jeu il n’en montra rien. Sur le même registre il la rassura sur le fait qu’elle avait fait le bon choix en déposant sa candidature ; le colisée, et par extension Kelsen Robotics, étaient selon lui à même de délivrer les promesses de leur campagne de recrutement.
- … bien sûr ce n’est pas un travail pour tout le monde. Il serait malhonnête de vous faire miroiter des résultats garantis, nous espérons après tout que vous saurez exploiter vos ressources pour nous. Je suis persuadé cependant qu’elles vous seront plus utiles ici que dans les quartiers ouest.
- Comment..?
Solène avait la certitude de ne pas avoir renseigné ces informations dans ses documents.
- Je me suis permis de regarder votre registre pendant que vous parliez.
Putain de mods.
Cette information ne figurait sur aucun de ses registres.
- Vous n’avez pas à vous en faire, cela reste évidemment entre nous. J’essaie simplement de souligner combien vous avez à gagner en travaillant pour nous… et combien nous comptons sur vos talents.
- … Je ne comprends pas. Kelsen n’est-elle pas censée se concentrer uniquement sur les personnes compatibles ? La loi…
- Vous interdit de porter des mods, oui, c’est regrettable. Mais ici nous savons voir au-delà de ce que la loi d’aujourd’hui exige. Nous sommes l’avant-garde de ce qui se fait en matière de robotique d’assistance après tout.
- C’est… Je ne sais pas quoi dire…
- J’imagine que vous n’êtes pas familière avec notre activité au colisée.
Solène laissa son silence acquiescer pour elle, quasi-sûre de s’être déjà assez éloignée de ce qu’elle imaginait être un entretien classique. L’attitude du recruteur l’inquiétait autant qu’elle présageait de la bonne réception de sa candidature.
- Nous aurons l’occasion de revenir par la suite sur votre travail en tant que tel. Ce qui importe c’est que vous ne preniez pas votre particularité pour quelque chose que nous souhaiterions dissimuler. Vous aurez tout le loisir de constater que vous n’êtes pas la seule à avoir un parcours atypique, c’est plutôt chose commune par ici, affirma-t-il.
- Je…je ne m’attendais pas à ce que vous fassiez preuve d’une telle ouverture. J’imagine que je devrais être soulagée, l’encouragea maladroitement la jeune femme.
- Vous m’en verriez ravi.
- Si je peux me permettre..? hésita Solène. Vous avez mentionné le fait que vous pourriez avoir besoin de… ma particularité ?
Prononcer ces mots laissa dans sa bouche un goût étrange. Comme si la dépossession qu’accompagnait habituellement la mise en lumière de sa différence avait muté au contact de la machine technocratique.
- Bien sûr. Puis-je voir ?
Solène combattit une seconde sa récalcitrance avant de lentement ouvrir la bouche. L’acte semblait porter une connotation blasphématoire plongé au cœur de l’empire technologique du colisée.
Timidement ses crocs se dévoilèrent.
Le regard du recruteur, dardé sur ses dents, s’éclaira. Le sourire en coin qu’il arborait avait des allures carnassières. La vampire se recroquevilla sur son siège, clouée par ce désir dont elle n’avait jamais fait l’expérience. Ses mains légèrement moites jouaient nerveusement avec le pli de sa jupe. L’homme ne s’attarda heureusement pas et se repositionna, satisfait.
- Bien… Bien… Superbe !
Solène referma la bouche.
- Ils sont récents ? affirma le recruteur d’un ton faussement ingénu.
Putain de mods.
- Trois ans… Ils ont poussé il y a trois ans.
L’homme fit un hmm sourd d’approbation, visiblement occupé à la suite de son investigation.
- Des tentatives de mods plus jeune ?
- … Oui. À quatorze ans, une puce pour réduire mes besoins alimentaires… rejetée. Puis à ma majorité une prothèse en externe, mais la bio-alimentation n’a tenu que quelques jours.
- Ah ! Je vois. Vous buvez du sang ?
Solène se crispa brusquement devant l’implication.
- Du synthétique uniquement. Je n’ai jamais…
- Le protocole, la coupa-t-il presque contrit. Je suis obligé de vous poser la question.
- D’accord. Non.
- Avez-vous prévu de les faire retirer ?
- Non, euh… je n’ai jamais eu les moyens de l’envisager.
- Vous le souhaiteriez ?
- … Je ne sais pas.
- Votre entourage, comment a-t-il réagi ?
Une pulsion de défiance envahit la vampire. Elle ne connaissait pas l’ampleur des informations collectées à son sujet par le groupe Kelsen, et l’inquisition du recruteur prenait une tournure bien trop intime à son goût. Cependant…
Il lui fallait ce boulot.
La curiosité morbide qui accompagnait la découverte du vampirisme était plutôt commune, l’hostilité aussi. Son scénario favori était sans conteste celui où on ne lui posait pas de questions. La mémoire d’un des précédents employeurs de Solène refit surface. Il avait été compréhensif aussi bien qu’il avait su apprécier son besoin de ne pas s’étendre sur ce sujet. Bien sûr, la paye était maigre, et les douleurs la journée abominables. Elle avait fini par être dépassée par la mise sur le marché d’une augmentation abordable multipliant les articulations. En quelques mois, sa petite taille et sa flexibilité étaient devenues obsolètes dans son domaine, et elle avait été contrainte de démissionner face à l’exigence croissante de productivité à son poste.
Il lui fallait ce boulot.
- C’est… une question que vous posez à toutes vos recrues ?
Raymond soupira. Son ton se teinta d’une étrange compassion.
- Non, bien sûr. Je vous la pose car il est important pour moi – pour nous – de savoir comment vous êtes accompagnée au quotidien, et, le cas échéant, Kelsen est en mesure de vous proposer certains accompagnements qui pourraient vous faciliter la transition dans votre futur emploi. Vous n’êtes pas notre première, vous savez, vampire.
Son interlocutrice fronça les sourcils inconsciemment.
- Nous avons connaissance des conditions qui mènent les personnes comme vous à postuler chez nous. Il existe plusieurs programmes d’information en interne, et comme je vous le disais, nous tenons à avoir une longueur d’avance en ce qui concerne le développement des futures technologies… ce qui pourrait vous intéresser.
- Etes-vous en train de dire que..?
Il lui jeta un regard complice.
- Je ne peux rien vous promettre, d’ailleurs, officiellement je suis contraint de ne rien vous promettre. Mais quel que soit le futur des non-augmentés, je peux vous assurer qu’il démarrera ici.
Solène mesura un instant la portée de cette implication. Les derniers bastions de l’activisme pour les non-augmentés avaient dépéri avec la popularisation des mods à bas-coût et orientés vers le travail. La TV avait été le coup de grâce pour les siens, réduisant à la misère une population déjà privée de nombreux secteurs d’emploi. La perspective d’une assimilation était au mieux un rêve pieux. Mais…
- Je vois que j’ai enfin votre attention, s’enorgueillit le recruteur.
- Je… Est-ce que nous pourrions discuter de ce que vous attendrez de moi ?
- Bien sûr.
Il acquiesça, compatissant, tandis que de sa main posée sur le bureau émergeaient peu à peu diverses images et graphiques.
- Normalement nous le transmettons directement, mais nous avons le matériel adapté aux situations comme la nôtre, si vous m’accordez une seconde, expliqua-t-il contrit.
Face à Solène la mosaïque prit rapidement forme, tandis que son esprit cherchait à relier les éléments aux rumeurs qu’elle avait entendues. Elle aperçut çà et là des images détaillant les règles des affrontements, les divers équipements propres aux tenues autorisées, ainsi que des données concernant les plannings attendus par l’entreprise – sans surprise, et à son grand soulagement, la plupart des activités se dérouleraient la nuit.
- La première à rentrer dans l’arène est toujours l’auxiliaire de la combattante la moins bien classée face à la combattante adverse. Son rôle – votre futur rôle – est essentiel, il consiste en un mélange d’esquive, d’observation, et de coordination avec l’équipe support lorsque sa combattante doit bénéficier de soins ou d’ajustements. Il est très rare qu’elle doive échanger des coups, la stratégie dominante consiste à éviter les assauts et à épuiser l’adversaire. Vous n’aurez pas à vous inquiéter non plus d’être démunie face aux autres, nous disposons d’une accréditation de la mairie nous permettant de proposer des équipements de protection temporaires et sur mesure, expliqua-t-il en cherchant le regard de la jeune femme. Vous aurez dans un premier temps des rendez-vous planifiés avec l’équipe support afin d’adapter ces derniers à votre particularité et afin qu’ils conviennent à la direction désirée par votre binôme.
Un frisson d’excitation parcourut Solène. Un désir aux allures impies grimpa en elle. L’envie pressante d’être plus, tellement plus, que le monstre de toujours.
- Vous apprendrez bien sûr les détails de tout ceci au cours de votre intégration, et vous serez assignée à une combattante sous peu… pourvu que vous décidiez de nous rejoindre.
- Mais je… je ne sais pas vraiment me battre.
- En êtes-vous sûre ?

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