Chapitre 1 - 2
La vampire en était sûre. Pourtant la question avait été posée avec un aplomb qui fit s’immiscer le doute en elle. Savait-il quelque chose ?
- Dans l’arène, tout paraît très différent de ce que vous connaissez. J’espère que vous aurez l’occasion de le découvrir par vous-même. Et si je ne me trompe pas…
Le recruteur se leva et la console se verrouilla. Puis il fit le tour du bureau ; Solène hésita une seconde avant de chercher à se lever elle aussi, pensant que c’était ce qu’il attendait d’elle. Il la retint.
- Restez assise, commanda-t-il.
Elle s’exécuta, mais n’eut bientôt plus le choix, alors qu’un champ de force s’étendit sur elle en un instant limitant la quasi-totalité de ses mouvements. Un mélange d’appréhension et d’effroi explosa immédiatement en elle. Son esprit s’embrasa devant les intentions inconnues de l’homme. Elle l’observa apeurée remonter sa manche et approcher sa main du bas de sa mâchoire. Il l’attrapa à pleine main, creusant un halo vert dans le champ de force, et la força d’un doigt à relever le menton.
- Si froide…
Ses efforts pour se débattre ne l’avaient pas déplacée d’un centimètre, mais elle s’immobilisa tout de même, terrifiée par le contact chaud sur sa peau. Terrifiée par le regard de désir qui pesait sur elle. Terrifiée par ce qu’il pourrait faire d’elle à cet instant, et par l’absence de conséquences qu’il rencontrerait. Elle voulut parler, n’y parvint pas. Les larmes lui montèrent aux yeux, mais furent retenues elles aussi par les contours immatériels de sa cage.
- Votre bouche, ouvrez-la.
Elle voulut protester qu’elle en était incapable, mais avant qu’elle ait le temps de s’en convaincre, elle parvint à s’exécuter. Intégrant cette liberté nouvelle, elle tenta apeurée de le supplier d’arrêter mais réalisa vite que ses chaines s’étaient immédiatement resserrées.
- Tout va bien, lui sourit l’employé en réponse au gémissement qu’elle parvint à pousser.
Il lâcha le menton de Solène et approcha lentement son avant-bras de ses canines.
La jeune femme sentit sa gorge se resserrer. Un sentiment pervers, définitivement animal, émergea du bouillonnement qui ne la quittait jamais vraiment.
La faim.
L’odeur de la peau embrasa ses pensées. La pulsation de la chair offerte à ses crocs tambourinait dans son crâne. Une chaleur impitoyable s’empara de son bas-ventre, comme la sensation grisante d’une pulsion trop longtemps refoulée qui venait réclamer son dû. Son souffle s’accéléra, chargé d’une intensité pesante.
Les sens affutés de la vampire s’éveillèrent alors que le mouvement du bras se terminait contre l’extrémité de ses canines, exerçant une pression infime, trop légère pour déchirer l’épiderme. Tout lui parut soudain trop réel : la respiration de sa victime, doublée d’un grésillement infime caractéristique d’un mod respiratoire, le reflet imperceptible du réseau intégré à son iris, la lumière blanche de la pièce dont les spots devinrent aveuglants. Il lui semblait être revenue dans un corps qu’elle n’avait jamais su parti.
La douce tension des collants contre ses jambes, le frémissement avide de ses extrémités, la sensation distrayante de ses habits contre ses parties les plus intimes, le feu dévorant de ses lèvres… La pression semblait grimper sans avoir de sommet, réduisant sa raison à ses inclinaisons les plus primaires. Ce besoin, dans son corps, de toucher, de mordre, de faire sien ce flot étranger. Le poids dans sa poitrine, la sécheresse de sa gorge, et la salive pourtant, qui menaçait de la trahir.
Solène gémit de nouveau mais cette fois avec une tonalité frustrée qu’elle réservait d’habitude à sa chambre. Sans un mot l’homme pressa un peu plus son bras contre les dents tranchantes. Sa peau se tendit, prête à rompre.
La vampire voulut fuir cette sensation taboue, mais son corps fut plus rapide. Arrachant ses mains au champ de force elle agrippa le membre et le pressa profondément contre ses canines en poussant un grognement de satisfaction.
Et elle s’abandonna à la morsure, plongeant ses dents dans la chair. Déchirant le bras offert à la recherche du précieux nectar.
Avant de recracher dégoutée…
Le recruteur pouffa. Il afficha un air amusé qu’il ponctua d’un « eh bien… ». Tandis que la vampire horrifiée, enfin libre de ses mouvements, cracha un liquide bleu visqueux. Elle s’essuya ensuite la bouche d’un revers de main et darda vers l’employé un regard furieux. Puis la honte la submergea, accompagnée d’une vague de peur ; elle bégaya.
- Je… je…
- Ici, vous pouvez être tellement plus, la coupa l’homme.
Un tabou avait été brisé. Jamais, jamais, Solène ne s’était laissée aller à ses pulsions, à ses désirs de chair. Elle en avait décidé ainsi peu de temps après l’apparition de ses crocs lorsqu’elle avait assisté dévastée à l’arrestation brutale d’un homme pour ce même motif. Elle se souvenait parfaitement de sa bouche tâchée de rouge, du corps exsangue entraperçu derrière lui, de la terreur et du dégoût inscrits sur son visage alors que les forces augmentées le jetaient au sol. Du plaisir avec lequel un soldat au bras mécanique lui avait enfilé le bâillon et des jours de torture horribles qui avaient suivi lorsqu’incapable de se nourrir, de parler, de pleurer son mari dont le cadavre avait été embarqué, il avait peu à peu dépéri à la vue de tous.
Il s’était éteint peu après, seul, enfermé sur le perron. Le voisinage avait détourné les yeux, partagé entre révulsion et pitié.
Les souvenirs des quelques échanges d’avant l’incident s’étaient teintés du crime innommable du désir trop grand, incontrôlé, dévastateur. Ils voulaient quitter la ville. Ils s’aimaient…
- Je suppose que vous avez besoin de quelques instants pour reprendre votre esprit ? reprit l’employé avant de retourner s’asseoir comme si rien ne s’était passé.
Solène hocha la tête, troublée. Elle le regarda d’un œil absent prendre soin de sa blessure à l’aide d’une machine cubique au bruit désagréable. Son esprit était ailleurs. La faim absurde qui s’était éveillée en elle rôdait toujours mais le désir de s’approprier la chair, de pénétrer sauvagement un corps étranger, s’était atténué sous la tempête de ses émotions. Elle ne pouvait pas mettre de mots sur ce qu’elle avait ressenti, et elle redoutait de le faire. Son temps dans ce monde était compté. À mesure qu’elle prendrait de l’âge, l’absence d’augmentations deviendrait de plus en plus criante, l’exposant aux pires discriminations lorsque les gens en déduiraient sa nature. Mais elle ne mourrait pas dans ces conditions. Elle ne mourrait pas dans ce corps.
Il s’agissait moins pour la jeune femme de faire profil bas que d’attendre sa chance. Si elle n’avait jamais cru que cet entretien représenterait le moment charnière de sa vie, il restait une porte d’entrée vers un emploi régulier et rémunéré, de quoi subsister le temps d’envisager la suite de ses plans. Elle n’était plus sûre de cela. À vrai dire, l’échange lui avait donné moins de matière qu’il n’avait ouvert de portes vers des questions trop grandes pour un simple rendez-vous protocolaire. Que l’attendait-il vraiment si elle décidait de repasser la porte du colisée pour y signer son appartenance ? Et qu’attendraient-ils d’elle ?
L’opacité de la structure la perturbait moins cependant que celle à laquelle elle venait d’être confrontée en elle-même. Ne voulait-elle pas enfouir ces sentiments ? Se priver à jamais de la frénésie qui imprégnait ses nerfs à la simple évocation d’une délicieuse blessure ? Être plus que ce à quoi son corps la destinait ?
Le reste de l’entretien se déroula sans qu’elle ne suive vraiment la discussion, perdue dans ses pensées. Solène répondit sans conviction aux questions qui lui étaient posées mais, après un temps qu’elle n’aurait su déterminer, le recruteur sembla être satisfait. Il lui transmit une pochette contenant des documents explicatifs – elle les accepta machinalement – et lui indiqua un numéro à joindre pour donner sa réponse. « Une fois que vous aurez confirmé, nous pourrons organiser votre arrivée en une semaine environ » lui communiqua-t-il encore.
La candidate se fit accompagner jusqu’au hall, puis l’employé la quitta en lui précisant bien qu’il espérait avoir de ses nouvelles. Elle se vit acquiescer, et le regarda distraitement s’éclipser. Il lui semblait – bien que c’était impossible – que ses crocs étaient restés plantés quelque part dans sa chair. Lorsqu’il disparut derrière la grande porte qu’elle avait empruntée plus tôt, elle réprima avec un frisson le sentiment désagréable de laisser partir une part d’elle-même.
Sa proie…
Prise d’un élan de peur, la vampire tourna les talons et sortit du bâtiment en déployant son ombrelle. Elle fuit rapidement la grande avenue qui bordait le colisée et inspecta les alentours du regard avant de repérer un endroit calme et épargné par les derniers rayons de soleil. Elle s’assit lourdement sur un muret, face à la rue et son agitation habituelle mais à une distance raisonnable des gens. Le petit espace était abrité par un vieil arbre mécanique qui couinait faiblement lorsque le vent parcourait ses branches.
Invitées d’un coup, les émotions trop intenses la dévorèrent. Telle une masse informe, les sensations qui lui paraissaient encore bien réelles émergèrent de nouveau. Son cerveau, ce traitre, repassait en boucle la scène, rendant à ses nerfs la sensation de capturer un corps chaud. De le faire sien. Elle n’avait jamais rien connu de tel ; l’expérience la traversait en flux et reflux, envoyant des vagues de plaisir coupable à travers ses membres. Et la honte ne faisait qu’aggraver ce sentiment souverain.
Les mains crispées sur ses cuisses, Solène sentit de nouveau grogner en elle le crépitement d’un feu sauvage. Elle connaissait parfaitement le drame qui l’attendait si elle s’abandonnait à ces pulsions. Le traumatisme de ce jour qui avait scellé en elle ses désirs charnels ne l’avait jamais quittée. L’idée qu’elle ne sombrerait pas lui avait semblé raisonnable. Pourtant, malgré les efforts passés à endiguer à la racine ses pires inclinaisons, la réalité lui était apparue bien plus cruelle lors de l’entretien.
Ce qui la troublait n’était pas l’intensité de l’expérience physique de la faim, mais plutôt le fait qu’elle ne voulait pas la réprimer. La vampire avait le sentiment que l’intrusion de l’inconnu sous ses crocs avait violé bien plus que ses précautions pour tenir à l’écart son instinct : en attisant son désir monstrueux, il avait introduit en elle un intérêt terrifiant.
Portée par un courant d’air, une odeur délicate lui parvint. Un mélange capiteux de touches florales – un luxe – entremêlées aux senteurs riches d’un corps. Un groupe de trois femmes augmentées s’était approché d’elle. D’instinct elle évalua leur attitude, avant de se rediriger vers l’objet de son attention soulagée d’être passée inaperçue. Les yeux attentifs de Solène finirent leur course sur la nuque d’une des femmes.
Des tuyaux disposés en spirales ceignaient ses omoplates avant de se joindre à la base de son cou. Tandis que le liquide qu’ils transportaient créait une pulsation infime et envoutante sous la peau. La structure travaillée du mod ne laissait planer aucun doute quant à son prix mais le secteur du colisée regorgeait de merveilles de ce genre. Il s’agissait probablement d’une femme du quartier des affaires.
La douce brise qui caressait l’épiderme faisait danser quelques cheveux dans sa direction et Solène huma avec délice la senteur magnétique. En elle naquit sournoisement l’envie de tourmenter sa propriétaire. Qu’adviendrait-il si elle arrachait le système hors de prix de cette bourgeoise ? Le fluide qui s’écoulerait aurait-il l’odeur du désespoir ? Giclerait-il avec son sang en gerbes alléchantes sur le sol immaculé ? Ses yeux se fixeraient-ils démunis sur ceux de la prédatrice, plaidant sensuellement pour sa grâce ?
L’accorderait-elle ?
Ou succomberait-elle à sa faim, la langue caressant d’abord timidement la blessure n’offrant pas même à sa proie la certitude d’être à son goût ? La respiration de Solène s’accéléra, épousant le souffle délirant de la victime. Elle imagina le hoquet apeuré de sa délicieuse partenaire, le tremblement halluciné de ses mains agrippant son gilet, la façon dont ses genoux fléchiraient et le geste protecteur qu’elle lui offrirait, recueillant sa carcasse affolée entre ses bras. Lentement, elle plongerait dans sa chair, la délivrant par ses crocs de la souffrance ineffable qu’elle lui aurait causé. Les bio-mécanismes s’épuiseraient un à un emportés par le froid qui gagnerait ses membres, et la tête se poserait nonchalamment sur l’épaule de la damnée, lui révélant, dans ses derniers instants, un soupir d’extase.

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