Chapitre 1 - 3

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La vampire reprit conscience de son environnement lorsqu’elle perçut derrière sa proie le regard d’une des deux autres femmes qui la fixait avec horreur. Cette dernière attrapa le bras de son amie, qui se retourna brusquement, informée du regard qui pesait sur elle. Son expression qui trahit un bref instant une peur viscérale se mua vite en dégout lorsque ses yeux trainèrent sur la bouche entrouverte et encore haletante de la jeune femme. La fragile citoyenne fit siffler avec fureur un mécanisme sur sa langue et un cercle lumineux se dessina sur sa poitrine, sous le tissu fin de sa blouse.

Solène rassembla vite ses esprits ; elle était en danger. Refermant son ombrelle devenue encombrante avec la descente du soleil, elle s’éloigna au pas de course de la scène. Prenant la direction opposée au groupe, elle emprunta une petite allée qu’elle ne connaissait pas, et s’enfonça dans le vaste labyrinthe de la cité. Elle ne se retourna pas avant d’avoir placé une distance raisonnable entre elle et le colisée de peur de voir débarquer à ses trousses une patrouille de forces augmentées en manque d’action. La fugitive finit par se rassurer, enfin, soulagée d’avoir su déguerpir à temps.

Son souffle lui revint peu à peu alors qu’elle observait les alentours pour se repérer. La jeune femme s’était aventurée jusqu’à la lisière d’un autre quartier qu’elle ne connaissait pas bien, mais en retrouvant un des axes principaux elle pourrait sans peine rejoindre le transporteur le plus proche pour rentrer chez elle. Après avoir planifié la suite de son trajet, elle jeta au sol le badge du colisée qu’elle avait oublié de retirer puis dégaina son combox – une antiquité qui avait l’avantage de ne pas utiliser de bio-alimentation – afin de prévenir sa partenaire.

Solène
Je rentre
Envie de mordre un truc

Noa
Sol ?
Tout va bien ? L’entretien s’est mal passé ?

Solène
Non
Je sais pas trop
Je te raconte tout à l’heure

Noa
Ok
Je te prépare un truc à manger

Solène
Merci

La vampire avait hâte de retrouver son appartement, et le confort des bras de son aimée. Elle seule pourrait apaiser le tumulte des émotions qui la parcouraient. Noa partageait son dégoût pour l’hypocrisie des augmentés. Elle aussi avait été victime et témoin de leurs horreurs, chaque jour son reflet le lui rappelait amèrement. Solène savait qu’à défaut de pouvoir la délivrer, sa partenaire comprendrait. Elle la supporterait jusqu’à ce qu’elle se remette d’aplomb et lui rendrait quelques forces à grand renfort de mots doux ; mais pour l’heure, il lui fallait rentrer.

Sans conviction Solène se mit en route, puis parvint après quelques embranchements à retrouver le chemin qui la ramènerait chez elle. Elle s’y dirigea les yeux fixés sur le sol, ne souhaitant pas croiser le regard d’autres personnes avant d’avoir écarté la menace que représentait sa faim. La frénésie qui l’avait emportée plus tôt avait laissé la place à une lassitude écrasante. Que pouvaient ses désirs face à l’implacable force qui pesait sur elle et ses pairs ? Pas un seul instant elle n’avait été la prédatrice que son instinct avait fantasmé. Le constat la révulsa comme un crachat à la figure. Elle savait ce qu’il serait advenu d’elle si le recruteur avait employé la force pour la livrer aux autorités. Même la peur qui avait traversé le regard de la femme d’affaires n’avait été qu’un coup de théâtre, un rôle répété pour justifier l’usage d’une violence cathartique contre les monstres de son espèce.

Pourquoi, pourquoi alors, le grondement sourd qui sommeillait en elle refusait-il de se taire ? N’avait-il pas compris qu’il était vain ? Pourquoi diable son corps ne pouvait-il se résigner à la place qui était la sienne, se laisser guider par la raison, par la stratégie dévouée à ses ambitions ? Elle ne mourrait pas dans ce corps, n’était-ce point assez ?!

Que pouvait-elle faire de plus ?

Qui le lui autoriserait ?

La jeune femme serra les dents. Ses pas l’avaient menée jusqu’à l’entrée du transporteur qui s’enfonçait sous la terre. Elle serait bientôt à l’abri.

Arrivée devant le portique, Solène fouilla dans son sac à la recherche de son accréditation NA, le badge réservé à celleux ayant refusé ou n’ayant pas pu s’équiper de la puce d’identification fournie par l’administration. Elle finit par mettre la main dessus, et le passa prestement devant la borne usée, n’ayant pas envie de se faire remarquer une fois de plus. Un message d’erreur accompagna le son désagréable qui indiquait le refus de passage. L’idée angoissante qu’elle avait pu être identifiée plus tôt devant le colisée s’immisça dans ses pensées, mais elle refusa de céder à la panique. Le message disparut avant qu’elle ait eu le temps de le lire, la forçant à scanner de nouveau son accréditation pour le même résultat.

« Cette entrée est interdite aux citoyens ne possédant pas de puce d’identification. Si vous pensez qu’il s’agit d’une erreur ou d’un dysfonctionnement, veuillez contacter nos services d’aide en déposant vos empreintes ci-dessous. »

Solène réprima l’envie de s’exécuter pour insulter copieusement la personne en charge de lui répondre. Elle fulmina sur place quelques secondes avant de réaliser qu’elle bloquait l’accès à une femme de son âge à qui les yeux anormalement grands et les antennes souples sur la tête donnaient l’air d’un petit animal égaré. En baissant les yeux, elle se déporta sur le côté, recevant un merci aux notes douces et chantantes de la demoiselle. Cette dernière passa le portique sans encombre tandis que le regard de la vampire, désormais dans son dos, l’observait descendre lentement dans les profondeurs de la ville.

Solène poussa un soupir. Puis elle rangea son badge, et se remit en marche.

*

Lorsque sortant de nouveau son accréditation NA, Solène déverrouilla la porte de son appartement, le geste familier lui offrit un sentiment de victoire et de soulagement diffus. Enfin elle était à l’abri. La jeune femme poussa la porte et déposa son ombrelle et ses chaussures en annonçant son arrivée. Sans tarder sa compagne pointa le bout de son nez dans l’entrée étroite du logement, et la prit dans ses bras.

- Tu as mis du temps, je me suis inquiétée, admit-elle.

Solène ne répondit pas tout de suite mais lui rendit son étreinte.

- Installe-toi, je m’occupe de tout, lui ordonna gentiment Noa.

Elle s’exécuta avec un grognement de plaisir, alors que la main de sa partenaire lui caressait la joue. L’appartement était petit et sombre, mais après les événements désagréables du début de soirée, Solène aurait tout aussi bien pu le confondre avec une des suites luxueuses des plus beaux quartiers. Elle s’affaissa sur le vieux canapé qui meublait la pièce de vie, puis laissa ses yeux suivre amoureusement Noa qui s’affairait dans la cuisine.

Cette dernière la rejoignit vite, une poche de sang synthétique dans la main.

- Je pense que tu as besoin de ça, lui confia-t-elle en lui tendant l’objet.

- Merci. C’est parfait… tu es parfaite.

La femme sourit dévoilant ses crocs, elle était superbe, ses cheveux noirs, longs et raides, encadrant deux grands yeux sombres appuyés d’un trait de liner. Solène avait laissé ses pupilles tracer mille fois les contours de son visage, dévalant ses pommettes et la courbe distinctivement irrégulière de son nez, s’égarant sur ses lèvres charnues à la teinte alléchante.

- Bois, lui intima avec malice la vampire.

Elle retourna à ses affaires tandis que Solène s’exécutait, soulagée. Elle déchira un coin de la poche avec ses dents avant de s’abreuver sans perdre un instant. La sensation du liquide rouge et épais passant ses lèvres apaisa immédiatement une partie de sa tension. Le goût était douceâtre mais l’habitude et la nécessité l’avaient rendu acceptable. Les provisions de ce genre coutaient une fortune, faisant peser sur le foyer une charge supplémentaire qui n’était pas la bienvenue à cette période de l’année. À cet instant, elle n’en avait plus rien à faire.

La vampire ne se sentit rassasiée que lorsqu’elle pressa les dernières gouttes dans sa bouche. Une assiette lui fut présentée par Noa peu de temps après, alors que cette dernière prenait place à ses côtés.

- Tu veux me raconter ?

La voix chaude et grave de la femme invitait à la confidence. Solène acquiesça du chef. Elle lui narra ses aventures, l’entretien et les désirs qu’il avait éveillés, la peur qu’elle avait ressentie et qui ne l’avait pas encore tout à fait quittée, la faim… Elle ne s’interrompait que pour picorer des morceaux de nourriture, et Noa l’écouta avec attention tout au long de son monologue. Elle passait parfois une main rassurante dans son dos pour exprimer sans mots son soutien, le visage se peignant d’émotions subtiles et involontaires quand son inquiétude ou sa désapprobation prenaient le dessus.

Lorsque Solène acheva son récit elle se blottit dans les bras de son aimée, posant délicatement la tête contre sa poitrine. Elle l’écouta respirer, profitant de la fraicheur et de l’odeur de sa peau, et s’abandonna au répit que lui offrait sa présence.

Après un moment, Noa rompit le silence.

- Je ne veux pas que tu retournes au colisée.

C’était une affirmation, presque un ordre, mais il avait été prononcé avec une douceur qui laissait présager de l’hésitation et de la douleur qui le teintaient.

- Je sais… Je sais mais c’est peut-être l’opportunité que j’attendais de trouver un travail stable, avança Solène. Avec un travail régulier comme ça, on n’aura plus à s’inquiéter de la fin d’année… Tu sais bien qu’on ne peut pas risquer de perdre l’appartement.

- On trouvera un moyen... Ce n’est pas sûr là-bas, c’est un putain d’enfer pour les non-augmentées. Tu vas juste t’abîmer et moi… je ne pourrai pas te protéger s’il arrive quoi que ce soit.

- Je suis déjà abîmée, rétorqua sèchement Solène. Et toi aussi. Comment tu veux me protéger quand tout ce qui nous attend dehors c’est le pire de ce que cette ville a à offrir ? J’essaie de préserver le seul endroit dans lequel on se sent bien ensemble. Qu’est-ce que tu proposes, concrètement ?

- Je ne sais pas, autre chose ! Ce que je sais c’est que je ne ferai pas confiance à un gars qui a failli ruiner ta vie dès le premier entretien, et qui t’a promis des conneries d’augmentations quand sa putain de boite est la première à collaborer avec la ville pour nous faire disparaître.

Noa s’interrompit, prenant le temps de digérer ses émotions.

- Qu’est-ce que tu espères au juste ? Tu veux mourir..?

Solène s’attarda sur la question de son interlocutrice ; elle ne savait quoi lui répondre. Elle réfléchit en évitant sciemment le regard inquiet qui pesait sur elle et finit par admettre :

- Je suis désolée, je n’aurais pas dû dire ça. Je… Je te promets que je vais y réfléchir sérieusement… et que je ferai attention.

Sa partenaire se frotta les yeux d’agacement mais elle ne rétorqua rien. Elle la connaissait assez pour savoir qu’il aurait été inutile d’insister. Elle déposa un baiser fugace sur son front.

- Je ne veux pas te perdre, souffla-t-elle tout bas.

- Moi non plus, promit Solène.

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