Chapitre 2
- Tu sors ?
Alors que Solène s’affairait, Noa avait passé une tête timide hors de la chambre, les paupières encore gonflées de sommeil. La première la rejoignit pour la réceptionner tendrement dans ses bras.
- Bientôt. Mais d’abord je profite un peu de toi, promit-elle chaudement.
- Hmmf… rétorqua Noa faussement affectée, ne prends pas trop confiance, petite proie.
L’intonation assurée se perdit en chemin dans un bâillement authentiquement craquant – ignoré par sa locutrice pour préserver son sérieux. Solène pouffa en serrant un peu plus sa partenaire.
- Tu veux quelque chose à manger ? À boire ?
- Mmh mmh… acquiesça la prédatrice.
Les deux femmes se dirigèrent vers la cuisine à peine assez grande pour les accueillir et Noa refusa de se faire servir en cherchant elle-même de quoi se nourrir. La faim tourmentait déjà la seconde mais elle se refusa à boire une nouvelle poche de sang si peu de temps après la première. Trop tôt, se raisonna-t-elle, sachant la tâche difficilement réalisable. Qu’importe, elle tiendrait le coup.
- Tu vas où ? s’enquit nonchalamment sa partenaire.
- Je sais pas trop… me promener, faire quelques courses.
- Oh. Tu pourras prendre des barres protéinées s’il te plait ? demanda-t-elle en agitant son butin devant le visage de Solène. Je les aime bien.
Cette dernière sourit et la rassura en dépit du souvenir abominable de leur goût qui avait participé à lui retirer l’envie d’ingérer quoi que ce soit d’autre – pour toujours. « Cool » ponctua la première un sourire radieux aux lèvres.
- Tu vas faire quoi, toi ?
- J’ai, euh… Je dois sortir aussi, plus tard, pour rencontrer la personne dont je t’ai parlé.
- Tu as vérifié si c’était sûr ?
- … normalement, oui.
- Bon. Fais attention à toi et si tu le sens pas, tu rentres.
- Promis.
Elle s’inquiétait malgré elle de l’entreprise de sa compagne ; le risque de tomber sur des personnes peu fiables planait toujours lorsque l’on évitait les chemins officiels. La jeune femme connaissait la souffrance de sa partenaire pour avoir été sa confidente depuis longtemps maintenant. Son corps, sa prison, ne lui appartiendrait vraiment qu’au prix de la transgression de quelques lois. C’était une réalité avec laquelle elle avait fait la paix. Elles savaient toutes les deux quels risques elle encourait.
Les occasions de trouver des personnes capables de répondre aux attentes de Noa étaient maigres ; Solène se réjouissait qu’une nouvelle opportunité ait pu voir le jour. Le travail devrait être soigné et discret. La vampire ne pouvait pas risquer de se faire prendre, ou de mettre en danger sa sécurité avec du matériel défectueux.
Le matériel pour les transitions était bien sûr devenu chose commune, il n’était pas rare de voir des publicités à ce sujet, les progrès mécaniques ayant permis toutes sortes d’altérations qui repoussaient chaque fois les limites de ce qui semblait imaginable. Pour les vampires, en revanche, et les rares autres mutations incompatibles avec la technologie hégémonique, le problème restait entier.
Cela faisait presque un an maintenant que Noa cherchait quelqu’un capable de satisfaire ses désirs. Solène était parvenue à avoir de sa compagne la promesse qu’elle n’entreprendrait rien de trop avancé sans au moins la prévenir et elle s’accrochait à cet accord lorsque l’inquiétude devenait trop pesante. Les mods défectueux n’étaient pas chose courante, mais elle pouvait établir avec certitude que chaque personne ayant passé assez de temps dans cette ville avait vu agoniser à un coin de rue une victime d’une telle erreur. La jeune femme ne laisserait pas la même chose arriver à Noa.
Elle chassa la pensée désagréable en se forçant à se mettre en mouvement.
- Bon, je file, je ne veux pas avoir à courir dans le magasin avant la fermeture.
- Ouste ! la chassa malicieusement Noa.
Elles s’embrassèrent tendrement puis Solène se mit en route avec en tête déjà une idée du chemin qu’elle prendrait. Elle descendit à pied les nombreux étages de leur immeuble vétuste et emprunta la direction de la supérette la plus proche.
Le quartier n’était pas particulièrement hostile aux personnes comme elle, si on omettait les quelques fois où la situation avait dégénéré. Les gens ici s’affairaient habituellement à leurs tâches, et avaient bien d’autres préoccupations. Aussi, Solène se permit-elle de laisser divaguer ses pensées.
Elle avait passé la nuit précédente à ruminer sur les événements de la soirée pour des conclusions peu satisfaisantes. Elle allait faire attention avait-elle promis, mais cela lui semblait absurde ; comment raisonner l’engouement de son être pour les possibilités qu’ouvrait la proposition d’un travail stable ? Pour l’occasion outrageusement séduisante d’équiper des mods, enfin, et de participer peut-être à l’ouverture de ce droit pour les siens. Merde. Solène savait très bien – le pensait-elle – qu’il ne s’agirait pas de simplement se présenter et d’attendre qu’on lui propose un jour de changer le destin de centaines de personnes. Mais pour la première fois elle avait entraperçu le désir, la peur que pouvaient engendrer ses crocs, le pouvoir enivrant, précieux qui était le sien, la possibilité de s’extraire de sa condition, de rêver de mieux pour elle et Noa, de prendre sa revanche sur ceux qui les écrasaient, sur les années de misère, sur la souffrance engendrée – de la rendre, d’éveiller sa faim, d’être pleinement et entièrement le monstre que l’on voulait qu’elle soit, et qu’elle voulait être ? et…
Noa avait raison. Elle ne pouvait pas se faire confiance pour prendre une décision dans cet état-là. L’entretien avait bousculé un ordre bien trop ancré en elle pour qu’elle se fie simplement à ses instincts. Ou même à sa raison.
Elle était arrivée devant le magasin.
Son calme retrouvé, Solène en passa la porte et se mit en quête des quelques denrées qu’elle était venue chercher. Elle utilisa une interface à disposition pour préparer sa liste, en essayant de ne pas se laisser distraire par les innombrables pubs qui entravaient sa progression. Déprimée malgré tout par le prix de son panier final, elle hésita un instant à renoncer aux poches de sang, mais se décida finalement à les prendre. Elle en aurait besoin.
La jeune femme se rendit ensuite au comptoir pour régler sa commande, que la gérante lui remit en échange de son accréditation NA, insérée dans sa main pour le transfert de fonds. Cette dernière n’était pas particulièrement aimable, mais elle n’avait jamais fait le moindre commentaire au jeune couple, ce qui était bien assez suffisant à leur goût. Et son échoppe était toujours fournie en sang synthétique.
Solène sortit avec son sac fraichement acquis, et hésita sur le chemin à prendre. Elle n’avait pas menti à Noa, elle comptait profiter de sa promenade bien qu’elle l’ait imaginée comme un prétexte pour passer un peu de temps avec elle-même. Elle se décida finalement sur un petit détour qu’elle connaissait par habitude. Elle l’appréciait particulièrement car il lui permettait de passer devant une boutique de mods coquets dont elle aimait guetter les arrivages.
Cette fois ne loupa pas, une paire d’ailes constituée de filaments lumineux entremêlés d’épines lui fit de l’œil, elle pénétra dans l’échoppe.
- Ah, Mademoiselle Solène ! L’accueillit le propriétaire. Avez-vous enfin décidé de sauter le pas ?
- Bonjour Monsieur Beaumann, le salua-t-elle poliment, vous savez bien que si je le pouvais je vous prendrais tout ce qu’il y a ici.
- Oui, oui… j’imagine, lui sourit-il peiné. Quel dommage, une jolie fille comme vous… Mais ne vous laissez pas démoraliser, j’ai quelque chose à vous montrer.
Il la dirigea avec entrain vers l’augmentation qu’elle observait depuis la vitrine. Elle était encore plus belle de près. Les filaments s’entrecroisaient en motifs complexes, chacun ayant été disposé avec intention. Les épines de métal brun s’accordaient à ces derniers, donnant une allure éthérée à l’œuvre.
- Quelle merveille n’est-ce pas ? Je ne suis pas étonné qu’elle ait captivé un œil aussi fin que le vôtre.
- Oui, c’est… c’est magnifique.
- Et fonctionnel, figurez-vous. Les motifs que vous voyez là sont destinés à faire circuler la bio-alimentation de manière à percevoir des sensations altérées lorsque le mécanisme se déploie. L’artiste l’a appelée l’œil de l’ange. Un peu pompeux si vous voulez mon avis, mais si elle continue à proposer des augmentations aussi raffinées je ne lui en tiendrai pas rigueur.
Solène sourit amusée. Monsieur Beaumann prenait son travail de curation très au sérieux.
- Comment s’appelle-t-elle, l’artiste ?
- Mila Morgen, elle est nouvelle dans le secteur.
- Oh.
L’homme lui sourit malicieusement, comme s’il jubilait de ce qu’il s’apprêtait à lui proposer.
- Vous voulez l’essayer ?
Solène resta sans voix, son interlocuteur lui montra du doigt un harnais prévu pour l’essayage. Ce n’était pas la première fois qu’il lui proposait une chose de ce genre, mais jamais une pièce aussi belle, aussi grande, et aussi coûteuse. Il était strictement interdit aux vampires de s’équiper de mods, et par extension, il était extrêmement mal vu qu’iels s’en approchent. Solène bafouilla :
- Non, euh… je…
- Vraiment ? Il ne faut pas que sa taille vous effraie, elle vous ira à merveille, insista-t-il en lui ouvrant le harnais.
La jeune femme se laissa faire, un mélange d’appréhension et d’excitation grondant dans sa poitrine. La pièce était sublime, lui irait-elle seulement ? En retenant son souffle, elle observa le marchand transporter l’augmentation avec précaution avant de la fixer sur son dos. Solène se tint droite – raide – n’osant imaginer le résultat. À mesure qu’elle sentait le poids délicat se poser sur ses omoplates, son pouls accélérait. Deux épines plus larges que les autres furent repliées par-dessus ses épaules, mordant doucement sa peau à travers son habit. « Confortable ? » la questionna le spécialiste lorsqu’il eut fini sa besogne. La fille hocha la tête, ne parvenant pas à retrouver ses mots.
- Il y a un miroir, au fond, la guida-t-il en la laissant lui emboiter le pas.
Elle fit quelques pas timides concentrée sur la sensation, contre son dos, du trésor inestimable. Le poids était impeccablement réparti, peu contraignant pour se mouvoir, aussi, bien qu’elle avait l’impression de pouvoir se cogner et l’abîmer à tout instant. Son appréhension grimpa lorsqu’elle se vit apparaître progressivement dans le joli cadre qui lui avait été indiqué. Elle lutta contre la volonté de rendre l’objet sur le champ au marchand.
Et puis le reflet lui sembla si naturel.
- Un ange, commenta l’homme doucement comme inquiet de chasser l’apparition.
Solène s’observa dans le miroir sans oser croiser ses propres yeux. Il lui sembla qu’en cet instant elle était définitivement elle-même, et elle redoutait de voir le regard d’une inconnue face à elle. Il lui prit l’envie d’emporter le mod avec elle, au diable les conséquences. Son cœur battait la chamade, elle se sentait légère. Quelques battements d’ailes et…
- Souhaitez-vous que je les déploie ?
Le ton était presque gêné, conscient de la fragilité de l’instant, fidèle à sa beauté malgré – ou grâce à – la transgression évidente qu’il invitait. Solène ressentit un léger vertige. « S’il vous plait… » le pria-t-elle. Il s’exécuta et au son d’un cliquetis minuscule Solène put s’apercevoir dans toute sa splendeur. Les motifs complexes des ailes lui donnaient l’impression d’être plongée dans un rêve. Elle se sentait la force de décoller et d’observer le monde depuis ce corps nouveau, elle voulait ressentir chaque pulsation mécanique, découvrir ce qui s’ouvrait au regard de ses yeux de métal. Le sentir dans sa peau. Dévorer le monde… ou être dévorée en retour.
Hélas, elle se refréna ; tout cela était impossible sans avoir recours à une opération, et l’incompatibilité de son corps avec la technologie n’en ferait fatalement qu’un poids mort à trainer dans son dos. Mettant définitivement fin à la parenthèse rêveuse, la porte s’ouvrit sur une femme plus âgée que Solène, dont les bras étaient ceints de bracelets d’or qui respiraient en vagues. Un rubis enchâssé dans sa glabelle se mit à luire faiblement. Elle jeta un regard noir à la vampire.
Le commerçant s’excusa auprès d’elle et entrepris de délester Solène qui ne se fit pas prier pour récupérer ses affaires. La sensation de quitter ses ailes lui arracha le cœur. Elle eut le sentiment de laisser s’échapper pour la seconde fois en quelques nuits une part de son être. Mais pour l’heure, s’échapper de ce regard inquisiteur était essentiel. Elle se fit minuscule et se dirigea vers la sortie sans un mot.
- Tu pues le sang.

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