Chapitre 2 - 2
Le dégoût avait sali les mots.
- …
Solène baissa la tête et fuit les lieux sans répondre, ne laissant pas le temps à qui que ce soit de réagir. Elle marcha rapidement au sortir de la boutique, cherchant simplement à mettre de la distance entre elle et cette dernière. Comment avait-elle pu être aussi stupide ? Il ne s’agissait pas seulement d’elle ; sa cupidité pouvait valoir des ennuis à Monsieur Beaumann, la place de ceux ayant l’audace de collaborer avec ceux de son genre en contrevenant aux lois n’était pas bien plus glorieuse que celle qu’elle pouvait espérer avoir.
Il fallait définitivement qu’elle tire un trait sur ces chimères si elle espérait pouvoir soutenir sa compagne. Il était hors de question qu’elle la mette en danger à son tour. Quand allait-elle grandir ? Pourquoi ne pouvait-elle pas abandonner, comme la majorité des vampires, l’idée de se voir un jour décorée de métal ? L’attrait de l’immiscible, le corps étranger logé dans la déchirure de sa peau, promettait tellement de souffrances…
Qu’avait-elle de si important à expier de sa chair ?
Solène se retint de hurler. Tout irait bien, se répétait-t-elle avec une conviction feinte. Il fallait simplement qu’elle trouve un exutoire où libérer le bouillonnement de peine et de rage et de peur et de faim. Il lui fallait une main capable de la maintenir entière//de la briser. Tout irait bien. Noa pourrait marquer dans sa peau une douleur transformatrice. Elle pourrait la changer en quelque chose de plus docile ; la vampire pourrait s’ouvrir sous ses crocs. Elle se relèverait encore – il le fallait – mais sans ce poids ignoble qui coagulait en elle. La jeune femme avait besoin de plonger profondément en son for, là où seule une soumission profonde savait la guider. Elle devait exposer ses entrailles à la cruauté si prévenante de sa compagne.
L’instinct l’avait rapatriée près de chez elle ; des grandes barres d’immeubles aux façades salies par la pollution marquaient brutalement la séparation avec le quartier commerçant qu’elle quittait. Ici, on ne venait que pour se reposer après les heures de travail éreintant, et trouver un abri précaire au sein de la fourmilière.
Un bruit suspect l’alerta, proche d’elle, et Solène sentit avant de la voir une main agripper sa jambe. Elle sursauta vivement et dirigea immédiatement son regard vers son propriétaire. Non… s’effondra-t-elle.
Le gémissement étouffé qu’il poussa l’atteint avant que la vampire n’ait eu le temps de digérer la situation. Elle l’avait déjà aperçu dans le quartier, ils s’étaient échangé quelques regards sans oser s’aborder. Il semblait plus jeune qu’elle, une vingtaine d’années tout au plus. Elle s’agenouilla face à lui.
- Tout va bien, promit-elle en réprimant un tremblement viscéral.
La femme prit la tête du jeune adulte dans ses mains avec une profonde délicatesse. Ce dernier gémit et versa une larme alors qu’elle traçait du doigt le contour du bâillon qui lui déformait le visage. L’objet immonde lui tailladait la chair, forçant douloureusement l’ouverture de sa bouche. Le regard embué, fou de panique, cherchait désespérément celui de Solène qui, incapable d’en déchiffrer le tumulte, chercha tout du moins à l’apaiser en camouflant son propre effroi.
- Tout va bien, répéta-t-elle alors qu’il s’agrippait désespérément à ses bras. Je reste avec toi. Je vais te sortir de là. Tout va bien. Je reste avec toi.
Mensonges. Tous deux savaient bien qu’il n’y avait aucun espoir, personne à appeler au secours. Nul n’ignorait le sort de ceux qui goûtaient au sang. Le jeune homme s’effondra en larmes, elle le recueillit dans ses bras. Le frisson qui le parcourait projetait des pulsations de détresse dans la poitrine de sa gardienne. Ses provisions déposées à ses côtés, elle le maintint ainsi, assise à même le sol, jusqu’à ce que ses larmes se tarissent.
Quelques personnes qui gardaient leurs distances leur jetèrent des regards désapprobateurs ; Solène en rabroua d’autres qui s’approchaient, curieux. Elle n’aurait eu aucun mal à les intimider si elle devait y recourir. La douleur était trop grande, sa rage trop forte, pour priver le garçon d’un dernier instant de calme. Elle veilla ainsi des heures.
*
Le monde s’était éteint. Les derniers passants qui allaient et venaient projetaient leurs ombres sordides sous les lampadaires, l’esprit occupé à leur quotidien abject. Le jeune homme s’était calmé, certainement éreinté par la torture qu’il subissait. Le visage posé en silence sur les genoux de Solène, dos à la rue, il respirait avec effort tandis qu’une main de cette dernière lui caressait précautionneusement les cheveux. La colère qui bouillonnait en elle avait laissé la place à une tristesse infinie.
Brisant le silence, elle lui demanda son nom. Il se releva dans un grognement de douleur, puis fouilla une des poches de son habit pour lui présenter son accréditation. Ayden Lenkell, lut-elle sur la carte magnétique. Elle répéta son prénom à voix basse ; le garçon hocha la tête puis la fixa avec intensité.
- Solène, comprit-elle.
Ses yeux sourirent, éclipsant un très court instant l’horrible fatalité de la soirée. Puis il observa ses alentours – désabusé lorsqu’il observa les civils – et finit son repérage en s’intéressant aux provisions récoltées par la femme. Il détourna vivement les yeux, probablement assailli par la faim et la soif. Solène n’en avait rien manqué, sachant le temps compté et se refusant à rester sans rien faire, elle demanda :
- Tu me fais confiance ?
Reportant son attention sur elle, il hocha la tête ; elle sortit alors de son sac une des poches de sang acquises plus tôt. Les yeux du jeune homme s’écarquillèrent, trahissant des sentiments contradictoires. Elle lui prit le bras gentiment, cherchant à le rassurer.
- Ça va aller, je vais trouver un moyen.
Tandis qu’il se laissait faire, la vampire inspecta les contours du bâillon. Il était impossible de faire passer quoi que ce soit à travers et inenvisageable de le déplacer ne serait-ce que d’un pouce sans activer un engrenage qui blesserait mortellement sa victime, mais elle comptait sur l’arrogance des forces augmentées pour avoir manqué de soin en l’installant. Lorsqu’elle eut décidé de l’endroit où elle comptait déjouer le mécanisme, elle sectionna prudemment un coin de la poche puis approcha cette dernière lentement pour ne pas en gaspiller la moindre goutte. Ayden poussa un gémissement apeuré.
- J’y vais, annonça Solène, forçant ses mains à arrêter de trembler.
Avec force, elle pressa la peau vers le coin gauche des lèvres du garçon qui se crispa de frayeur et de douleur ; un minuscule passage se distingua sous le métal. Sans se laisser l’occasion d’hésiter, elle pencha alors délicatement la poche. Le liquide précieux éclaboussa le visage du vampire, la majorité tombant à terre, mais elle persévéra dans l’espoir de faire parvenir quelques gouttes sur la langue de son protégé.
En quelques instants, la poche fut vidée. Avec un peu de chance, un mince filet était parvenu à se frayer un chemin jusqu’au gosier du garçon. Les deux jeunes adultes tâchés du fluide défendu se relâchèrent, et le soupir extatique d’Ayden réchauffa le cœur de la vampire. Le garçon la fixa avec gratitude, les larmes lui montaient aux yeux mais il refusa de les laisser couler. Emue elle aussi, Solène s’attarda sur le visage maculé de sang, sur le bâillon mécanique duquel pendaient encore quelques gouttes, sur les cheveux sales et ébouriffés du jeune homme.
Malgré tout…
Il poussa un grognement étouffé, cherchant son attention. Elle le laissa poser ses mains sur elle, tracer des figures sur son bras à l’aide du sang éparpillé. Lorsqu’il eut fini, elle le questionna du regard et devant son acquiescement, elle observa son œuvre.
Le mot Ange encadré de deux ailes grossièrement dessinées.
Solène le lut d’une voix tremblante. Le vampire lui sourit puis, à bout de forces, vint poser sa tête contre son épaule.
Malgré tout, elle ne pouvait que le trouver magnifique.
Ayden soupira faiblement dans son cou, baigné de son odeur et, enfin, apaisé. La jeune femme laissa ses larmes couler. Elle qui n’avait pas voulu faiblir jusqu’à présent sut qu’il ne réouvrirait pas les yeux. Elle observa longuement le dessin sur son bras et tint le garçon contre elle jusqu’à ce qu’il ne respire plus. Et plus longtemps encore.

Annotations
Versions